L’échiquier de Buenos Aires

marcelMarcel Duchamp s’exila pour quelques mois dans la capitale argentine en 1918, puis retourna en France en juin 1919. Marcel s’était installé Avenue Sarmiento, dans un quartier ressemblant à la plaine Monceau. « Je travaille ici, car il n’y a pas moyen de beaucoup s’amuser », écrivait-il, lassé des boîtes de tango. N’ayant point de nouveaux amis, il s’ennuyait ferme. C’était compter sans la magie des Échecs. Ne connaissant personne pour jouer, il se plongea dans un livre qui analysait quarante parties de l’invincible Capablanca, les étudiant une à une pour tromper sa solitude. Se sentant suffisamment aguerri, il s’inscrit à un club où, sans être encore classé, il progressa et joua avec d’excellents adversaires. Le virus était contracté et s’installa cette passion dévorante qui l’accompagna le reste de sa vie.

Un an après son arrivée, il écrivait à des amis : « Je joue jour et nuit et rien ne m’intéresse dans le monde que de trouver le coup juste… Je me sens tout à fait prêt à devenir le chess maniaque. Tout autour de moi prend la forme de cavalier ou de dame et le monde extérieur n’a pas d’autre intérêt pour moi que dans sa transposition en positions gagnantes ou perdantes ». Marcel auparavant s’était passionné pour la science, la mettant en images comme dans le Nu descendant l’escalier. « On peut imaginer, écrit Judith Housez dans son livre Marcel Duchamp, que son effroi face à la vie, ses moments de dégoût, l’avaient conduit à se réfugier dans une fascination vers la science. Ce même effroi ne le poussait-il pas à présent vers cette autre forme de modélisation qu’est le jeu d’Échecs ? »

11.-Marcel-Duchamp-Nu-descendant-lescalier-n¯2-∏-ADAGP-Paris-2014Pour devenir cet excellent joueur, Marcel Duchamp développa intuition, déduction, audace, imagination, virtuosité, « sa séduction, sa capacité à surprendre l’autre, poursuit Judith Housez, sa psychologie et une logique impitoyable ». Chacune de ses qualités fit également de lui, ce grand artiste que nous connaissons, comme si Duchamp joueur d’Échecs « éclairait le destin de Duchamp artiste-stratège. Aux Échecs, il faut forcer le jeu, prendre des risques. Le vainqueur est celui qui parvient à contraindre l’autre, à le faire entrer dans sa logique, à paralyser l’intelligence de l’adversaire pour lui faire commettre l’erreur fatale ou la série de petites erreurs qui le mènent au mat. Les Échecs, c’est une guerre sur l’échiquier. Le temps y est irréversible puisqu’on ne peut pas reprendre son coup, contrairement à la peinture, aucun repentir n’est autorisé, c’est une école de l’acte définitif ».

C’est à Buenos Aires que Marcel Duchamp commença à connaître cette passion particulière pour ce jeu, qui allait l’obséder jusqu’à sa mort et qu’il sculpta ce jeu magnifique que l’on croyait perdu à jamais comme le voulait la légende, mais qui fut précieusement conservé par un collectionneur privé.

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