Échecs et Folie

Akiba Rubinstein – Camp de vacances nazi

Né à Swiderski en Pologne le 2 décembre 1882, Akiba Rubinstein apprit les Échecs à l’âge tardif de 14 ans lorsqu’il étudiait dans une yeshiva (école religieuse juive) pour devenir rabbin. Il progressa rapidement pour devenir, avant la Première Guerre, l’un des joueurs les plus forts de son temps et l’un des principaux candidats au titre de champion du monde.

Akiba-Rubinstein
Akiba Rubinstein dans le Deutsche Schachzeitung de janvier 1908.

D’une timidité pathologique, après avoir joué son coup, il s’éloignait rapidement de l’échiquier pour se réfugier dans un coin isolé, « pour ne pas déranger mon adversaire », expliquait-il. En fait, il souffrait d’une importante phobie sociale et également d’hydrophobie (peur de l’eau). À partir de 1920, les troubles s’aggravèrent, se transformant peu à peu en un délire de persécution et il passa les trente dernières années de sa vie en hôpital psychiatrique. Il se croyait surveillé, poursuivit, allant même jusqu’à sauter par la fenêtre pour s’éloigner au plus vite d’un étranger qui pénétrait dans la pièce. Souffrant d’insomnie pendant les tournois, il accusait ses adversaires ou des esprits de frapper contre sa porte ou contre les murs de sa chambre tout au long de la nuit. Cela ne l’empêcha pas de continuer à jouer dans de grands tournois et pendant un temps, une ambulance le conduisait sur le lieu du tournoi pour le ramener immédiatement ensuite à l’asile. Puis son état s’empira et il abandonna les Échecs et tout contact social dès 1932. Il inspira sans doute Vladimir Nabokov pour son personnage, le héros paranoïaque de La défense Loujine. Najdorf raconte : « En 1950, je lui rendis visite à Bruxelles. Il était reclus dans un grenier et ne parlait à personne, même à ses familiers. Ses fils pensèrent que, à me voir, il aurait quelques réactions. Rubinstein me reconnut et me sourit. Je l’invitais à jouer et il accepta. Nous passâmes ainsi un grand moment et je dois bien avouer qu’il me gagna fantastiquement. Nous parlâmes un peu : “Que fais-tu là-haut dans ton grenier ?” lui demandais-je. Il laissa vaguer son regard et m’expliqua : “Je travaille à ma dernière idée, je prépare un livre pour démontrer que la meilleure défense des Noirs avec le pion dame est dans la symétrie”. Je lui dis qu’avec son idée, que peu savaient réfuter, j’avais gagné une infinité de parties. Deux années après notre rencontre, il mourait ».

Durant la Seconde Guerre mondiale, sur la liste de la Gestapo, on vint un jour le chercher. La personne qui s’occupait de lui tente de convaincre l’officier que l’esprit de Rubinstein bat la campagne. Les nazis n’étaient pas intéressés par les déments, sans doute raffinement suprême et cruel, ils désiraient leurs proies lucides pour qu’elles aient la pleine conscience de la barbarie inhumaine qu’elles allaient vivre. L’officier s’approche d’Akiba et lui demande :
Vous êtes en état d’arrestation et vous serez emmené dans un camp de concentration.
À l’étonnement du gestapiste, Akiba prend son chapeau vivement et répond :
Eh bien, allons, cela sera amusant !
Devant une telle réaction, les nazis s’en allèrent et le laissèrent en paix. Folie ou dernier gambit bien lucide de Rubinstein ?

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