Échecs et Folie

Wilhelm Steinitz – Échec et mat à Dieu

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Wilhelm Steinitz, né en 1836 dans le ghetto de Prague, fut le premier champion du monde officiel et présenta, lui aussi, vers la fin de sa vie plusieurs épisodes de confusion psychotique. En 1896, déjà âgé, il perd pied contre le jeune Emanuel Lasker qui annihile le vieux maître de cinquante-huit ans. Sincère, il confie à un journaliste : « Je suis vraiment détruit ! ». Les Échecs avaient été son refuge devant une existence difficile. Défait par la vie et sur l’échiquier, cette déroute écrasante fragilise une santé mentale sans doute déjà vacillante. Le vieux Steinitz entreprend alors la rédaction d’un ouvrage sur les Juifs et le jeu d’Échecs dans le but de lutter contre l’antisémitisme virulent de cette fin de siècle. Il pensait être en but à un complot antisémite visant à détruire sa carrière selon lui. Son secrétaire le surprenait souvent dans de grandes conversations téléphoniques sans téléphone, ou bien chantant à tue-tête devant sa fenêtre ouverte, puis prenant une attitude d’écoute d’une possible réponse. Il fut hospitalisé dans une maison de santé en 1897 à Moscou d’où il écrivait à un ami « comme tous les lunatiques, je m’imagine que les médecins sont plus fous que moi », ce qui, somme toute, semblerait plutôt un signe de bonne santé. À ses médecins il lançait : « Traitez-moi comme un juif et jetez-moi dehors ! »

À l’aube du vingtième siècle, il retrouve un brin de santé et reprend sa vie de joueur de Tournoi, mais quelques mois plus tard sa psychose le rattrape lui permettant (dans son imaginaire) de déplacer sur l’échiquier les pièces à distances, émettant divers courants électriques par lesquels il conversait et jouait avec Dieu, lui offrant l’avantage d’un pion ou du trait. Il est vrai que dans ce siècle naissant, de telles élucubrations étaient dans l’air du temps, pourquoi cette électricité nouvelle et impalpable ne pouvait-elle pas nous permettre de contacter les sphères spirituelles immatérielles. Mais notre vieux champion alla bien au-delà de ses hypothèses fantaisistes et hospitalisé au Manhattan State Hospital, il y décède le 12 août 1900. Certains auteurs pensent qu’il aurait pu contracter la syphilis qui, dans son stade terminal, peut causer ce genre de délire. Dans ce cas, les causes de sa folie ne seraient que neurologiques et non psychiatriques.

« Quand on a triomphé du père, écrit Roland Jacquard dans L’enquête de Wittgenstein, ne reste plus qu’à mettre Dieu en échec et mat sur les soixante-quatre cases de l’échiquier ». Mais, comme Wittgenstein, Steinitz n’y parviendra pas. « Wilhelm Steinitz,  poursuit Roland Jacquard, l’un des plus implacables joueurs du XIXe siècle, défiant Dieu pour une ultime partie, lui concédant même l’avantage d’un pion, dans sa folie avait compris que celui qui affronte Dieu devient lui-même un dieu. Dieu, dans sa morne éternité, doit sans doute regretter de n’avoir pas relevé le défi ».

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