À l’ombre du grenadier

À l’ombre du grenadier de Tariq Ali

ombre du grenadier

Tariq Ali, né le 21 octobre 1943 à Lahore, est un historien, écrivain et commentateur politique britannique, d’origine pakistanaise. Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages, en particulier sur l’Asie du Sud, le Moyen-Orient, l’histoire de l’Islam, l’empire américain et la résistance politique. À travers les destinées des membres du clan Banu Hudayl, Tariq Ali évoque le crépuscule de la glorieuse civilisation qui a régné durant sept siècles sur la Péninsule ibérique. Situé dans l’Espagne du XVe siècle, le roman met en exergue le choc de deux civilisations qui semblent ne plus vouloir vivre sur un même territoire. Après l’autodafé de plusieurs millions de manuscrits de grands auteurs du monde arabe, l’existence de la population musulmane sur le sol espagnol est menacée, la conversion ou l’exil sont les seuls choix possibles. Réunis autour de l’esprit de résistance, les plus jeunes membres du clan Banu Hudayl garderont jusqu’au dénouement l’espoir d’une cohabitation possible qui sera balayé par la force aveugle du fanatisme.

« Si les choses continuent ainsi, disait Arua, d’une voix qui chuintait dans sa bouche édentée, il ne restera de nous qu’un souvenir parfumé.
Dérangé dans sa réflexion, Yazid fronça les sourcils et leva les yeux de l’échiquier d’étoffe. À une extrémité du patio, il était plongé dans une tentative désespérée de pénétrer les arcanes du jeu d‛’échecs. Ses sœurs, Hind et Kulthum, elles, étaient des stratèges accomplis. Elles étaient parties avec le reste de la famille à Gharnata. À leur retour, Yazid allait les étonner en proposant une ouverture peu orthodoxe. Il avait bien tenté d’intéresser Ama au jeu, mais la vieille lui avait ri au nez en refusant l’invitation. Yazid n‘arrivait pas à comprendre son refus. Ne valait-il pas mieux jouer aux échecs que passer son temps à égrener son chapelet ? Pourquoi cette évidence lui échappait-elle ?
À contrecœur, il commença à ranger les pièces. « Elles sont vraiment merveilleuses », pensa-t-il, en les replaçant dans leur niche. Elles avaient été commandées spécialement par son père. Ce dernier avait donné l‛ordre à Juan, le charpentier, de les tailler pour le dixième anniversaire de Yazid, qu’on avait fêté le mois passé, en l’an 905 de l’Hégire, 1500 selon le calendrier Chrétien.
La famille de Juan était au service du Banu Hudayl depuis des siècles. En 932 après Jésus-Christ, le chef du clan Hudayl, Hamza ben Hudayi, avait fui Dimashk avec sa famille et ses serviteurs pour s’établir aux confins occidentaux de l’Islam. Il s’était installé à flanc de coteau, sur les contreforts des collines, à quelque trente kilomètres de Gharnata. Là, il avait fondé un village qui passerait à la postérité sous le nom d’al­Hudayl. Il se dressait sur les hauteurs et on pouvait le voir de très loin. Au printemps, les ruisseaux qui l’entouraient se transformaient en torrents de neige fondue. Aux alentours du village, les fils de Hamza avaient cultivé la terre et planté des vergers. Plus de cinquante ans après sa mort, ses descendants s’étaient fait construire un palais. Tout autour s’étendaient des champs cultivés, des vignes et des vergers plantés d’amandiers, d’orangers, de grenadiers et de mûriers, comme autant d’enfants serrés autour de leur mère.
La plupart des pièces du mobilier, sauf bien sûr celles que Ibn Farid avait prises comme butin de guerre, avaient été soigneusement sculptées par les ancêtres de Juan. Comme tout un chacun au village, le charpentier connaissait la place que Yazid occupait dans la famille. Le garçonnet était le préféré de tous. C’est pour cette raison que Juan avait décidé de lui fabriquer les pièces d’un jeu d’échecs qui leur survivraient à tous. En réalité, il avait même surpassé ses desseins les plus fous.
Il avait attribué les blancs aux Maures. Leur reine était une noble beauté en mantille, son époux un monarque à la barbe rousse et aux yeux bleus, drapé dans une ondoyante tunique arabe couverte de pierres précieuses et rares. Les tours étaient les répliques de celle qui dominait l‘entrée de la demeure palatiale du Banu Hudayl. Les cavaliers étaient représentés sous les traits du bisaïeul de Yazid, le guerrier Ibn Farid, dont les exploits légendaires, en amour comme à la guerre, occupaient une place de tout premier plan dans l’histoire de cette famille. Les fous rappelaient l’Imam enturbanné de la mosquée du village. Quant aux pions, ils ressemblaient étrangement à Yazid.
Les chrétiens n’étaient pas seulement noirs, mais ils avaient été sculptés comme des monstres. Les yeux de la Reine noire brillaient de méchanceté, contrastant manifestement avec la Vierge en miniature qui pendait à son cou. Ses lèvres étaient peintes de la couleur du sang. Sur l’anneau qu’elle portait au doigt était dessinée une sinistre tête de mort. Le roi avait été affublé d’une couronne qu’on pouvait retirer à loisir, et comme si ce symbole ne suffisait pas, le charpentier iconoclaste avait doté le monarque d’une minuscule paire de cornes. Ferdinand et Isabelle, si originalement représentés, étaient entourés de personnages tout aussi grotesques. Les cavaliers montraient des mains maculées de Sang. Les deux fous avaient été sculptés à l’image de Satan ; tous deux tenaient fermement dans leurs mains des dagues, et leur queue fouettait leur dos. Juan n’avait jamais vu Ximenez de Cisneros, sans quoi son regard brûlant et son nez crochu lui auraient sans aucun doute fourni prétexte à une caricature idéale. Les pions représentaient des moines, avec leur inévitable capuchon, leur regard avide et leur bedaine, créatures de l’Inquisition en quête de proies innocentes.
Tous ceux qui contemplèrent le résultat du travail de Juan s’accordèrent à dire que c’était un chef-d’œuvre. Umar, le père de Yazid, nourrissait quelque inquiétude. Il pensait que si jamais un espion de l’Inquisition venait à découvrir les pièces du jeu d’échecs, le charpentier risquait d‛être torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais Juan s’était obstiné : l’enfant aurait son cadeau. Six ans plus tôt, le père du charpentier avait été accusé d’apostasie par l’Inquisition alors qu’il rendait visite à sa famille à Tulaytula. Il avait succombé en prison aux profondes blessures d’amour-propre infligées par les moines bourreaux qui avaient fini par lui arracher les doigts des deux mains. Le vieux charpentier avait perdu toute envie de vivre. Le jeune Juan était assoiffé de vengeance. La création de ces pièces n’était qu’un début.
Le nom de Yazid avait été gravé sur le socle de chaque figurine et l’enfant s’était, petit à petit, attaché à elles comme si elles avaient été des créatures de chair et de sang. Sa préférée, pourtant, était Isabelle, la Reine noire. Il était à la fois effrayé et fasciné par son image. Jour après jour, elle était devenue sa confidente, quelqu’un à qui il racontait toutes ses peines, uniquement lorsqu’il était sûr qu’ils étaient seul à seule. »

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Chessboxing

Chessboxing

La Trilogie Nikopol est vraisemblablement la plus célèbre des œuvres d’Enki Bilal. Débutée avec La Foire aux Immortels en 1980, ce fabuleux récit d’aventure et d’anticipation s’est poursuivi avec La Femme Piège en 1986 et achevé avec Froid Équateur en 1992. Jill Bioskop, journaliste indépendante aux cheveux bleus, retrouve Nikopol dans un hôpital psychiatrique, où il a échoué après sa « séparation » d’avec Horus. Le héros se livre à une compétition de chessboxing. Depuis qu’Enki Bilal a introduit l’idée, la discipline a été expérimentée dans la réalité. Lepe Rubingh, un artiste hollandais, a organisé le premier combat en 2003. Au fil des années, le chessboxing est devenu un sport à part entière, avec ses propres règles, son championnat du monde et d’Europe et ses premiers clubs.

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