Le créateur éternel

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Jeu d’Échecs intitulé Hommage à Marcel Duchamp conçu par Salvador Dali.

Jeu d’Échecs intitulé Hommage à Marcel Duchamp  conçu par Salvador Dali entre 1966 et 1970 et moulé par F. J. Cooper. Toutes les pièces, sauf la reine et les tours, ont été coulées à partir des propres doigts de Dali. La reine est moulée à partir du pouce de sa femme Gala et il utilisa la salière de l’Hôtel St Régis de New York pour les tours. Les souverains sont couronnés d’une dent et les salières par le moulage d’un téton de Dali. Ce mélange quelque peu macabre crée une sculpture à l’étrange résonance.

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Quant aux explications de Dali : « J’avais un concept précis et pourtant symbolique. Aux Échecs, comme dans les autres formes de l’alchimie humaine, il y a toujours le créateur, par-dessus tout, l’artiste en tant que créateur. Ce que je voulais représenter : la main de l’artiste, le créateur éternel. Comment mieux exprimer cette vision que par la sculpture de ma propre main, de mes doigts ? »

Interrogé par F.J .Cooper :
Pourquoi les dents ? Dali répondit :
Pourquoi pas ?

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L’art est difficile… et les Échecs aussi – Salvador Dali

Karpov et Dali

Karpov Dali
Anatoly Karpov photographié avec Salvador Dali  dans un restaurant new-yorkais en 1979.

Karpov se souvient de sa rencontre avec le peintre surréaliste Savador Dali : « Je ne vis cette photo qu’il y a une douzaine d’années. Elle fut prise presque par accident par un des participants à ma seule rencontre avec cet artiste, trente-cinq ans auparavant. J’étais à New York, sur le chemin de retour d’un tournoi en Amérique du Nord (probablement le supertournoi de Montréal 1979, où Karpov a terminé à égalité au premier rang avec Mikhail Tal) pour une série d’exhibitions.

Les organisateurs du tournoi connaissaient l’intérêt de Dali pour les Échecs et quand ils apprirent que j’étais aussi intéressé par son travail… le résultat fut que nos chemins devaient tout simplement se croiser dans l’un ou l’autre des restaurants du centre-ville pour notre plus grand bénéfice à tous deux.

Nous pûmes communiquer en anglais que je maîtrisais maintenant et, de son côté, Dali vivait aux États-Unis depuis quelques années. Malgré ma jeunesse — j’avais vingt-huit ans —, Dali ne montra aucune arrogance. Nous parlâmes d’égal à égal. La différence entre nous, qui ne pouvait pas nous aider, était tout autre. Imaginez : Salvador était accompagné par deux de ses fans, deux dames extrêmement chics, alors que moi, j’étais chaperonné d’un officier du KGB. C’était normal à l’époque. Par exemple, quand peu de temps avant sa mort, Mikhail Tal m’aida lors de mon affrontement contre l’indésirable Viktor Korchnoi à Baguio, la menace d’emprisonnement qui pesait sur lui fut levée. Il était fini si je perdais. Cela semble exagéré, mais c’était ce genre de fardeau que nous devions porter durant ces années.

Nous parlâmes bien évidemment de peinture. Ma bibliothèque comportait une vaste collection de reproductions de son travail, de sorte que je connaissais bien le sujet. Lui, par contre, n’avait pas la moindre idée sur les Échecs — il savait simplement que j’avais gagné un championnat du monde et me posa quelques questions purement techniques. Bien sûr, nous avons parlé de sa vie. Dali était une personnage extraordinaire à l’image de ses œuvres avec une vie riche d’épisodes intéressants.

Je m’attendais qu’il montra un intérêt pour la Russie — après tout, une de ses épouses, Gala (Elena Diakonova) était russe. Il me demanda d’où j’étais et quand je répondis du sud de l’Oural, cela clôt sa curiosité pour la Russie. Par ailleurs, disait-on, l’on devait remercier son épouse russe de certaines de ses extravagances choquantes de sa vie. J’étais prêt à tout, car je connaissais certaines histoires sur la façon dont Salvador pouvait accueillir ses invités dans son château. En particulier comment un Dali nu avait galopé derrière le compositeur soviétique Aram Khatchatourian sur l’accompagnement tonitruant de la Dance du Sabre. Le pauvre Khatchatourian avait attendu deux heures pour cette entrée et sortie dramatique pour se faire annoncer aussitôt par le majordome que l’audience était terminée. J’avais la chance que nous étions dans un restaurant où il lui serait difficile de se livrer à des fantasmes similaires.

L’original de cette photographie fut vendu plus de 600 dollars sur eBay. Ce fut vraiment un moment historique. À l’époque, je ne me rendais pas souvent aux États-Unis (c’est un euphémisme) et Dali avait déjà cessé de voyager à travers le monde. Ce fut donc notre première et seule occasion de nous rencontrer. »

Dmitry Sokolov