La honte des hommes

voltaire
Buste de Voltaire d’après un modèle de Jean-Antoine Houdon.

À la honte des hommes, on sait que les lois du jeu sont les seules qui soient partout justes, claires, inviolables et exécutées. Pourquoi l’Indien qui a donné les règles du jeu d’Échecs est-il obéi de bon gré dans toute la terre, et que les décrétales des papes, par exemple, sont aujourd’hui un objet d’horreur et de mépris ? C’est que l’inventeur des Échecs combina tout avec justesse pour la satisfaction des joueurs, et que les papes, dans leurs décrétales, n’eurent en vue que leur seul avantage. L’Indien voulut exercer également l’esprit des hommes et leur donner du plaisir ;  les papes ont voulu abrutir l’esprit des hommes.

Voltaire (Dictionnaire philosophique)

Le jeu d’Échecs inspira la réflexion des philosophes des Lumières qui étaient pour la plupart joueurs. Voltaire, lui, était un mauvais joueur, dans tous les sens de l’expression : il perdait souvent et n’aimait pas perdre ! Son partenaire favori au château de Ferney, le Père Adam, en souffrit plus d’une fois.  « J’oubliais de vous dire, écrit Voltaire le 12 février 1764, que nous avons un jésuite qui nous dit la messe très proprement ; enfin, c’est un jésuite dont un philosophe s’accommoderait… Je les aime (les Échecs), je me passionne et le père Adam qui est une bête m’y gagne sans cesse, sans pitié ! Tout a des bornes ! Pourquoi suis-je, aux échecs et pour lui, le dernier des hommes ? Tout a des bornes… »

« Quand la partie s’annonçait mal pour lui, écrit André-Michel Besse dans ces Chroniques, Voltaire se mettait à chanter une sorte de « tourloutoutou » que le père Adam écoutait comme un affreux présage. Plus d’une fois, on vit le père s’enfuir en courant, bombardé par les pièces du jeu qui s’accrochaient dans sa perruque. Parfois, poursuivi par la canne, il se cache dans un placard. L’orage s’apaisait vite. Voltaire demandait: “ Adam, ubi es ? ”. Adam réapparaissait, on lui avait pardonné son involontaire victoire ».