La Nouvelle Héloïse

Nouvelle Héloïse
Une scène de Julie ou la Nouvelle Héloïse. Gravure de N. Le Mire d’après Jean-Michel Moreau le Jeune, Bibliothèque nationale.

Nous avons, pour nous représenter l’attitude de Jean-Jacques Rousseau devant l’échiquier, une jolie scène décrite par claire d’Orbe à son amie dans la Nouvelle Héloïse :

« Un jour qu’en ton absence il jouait aux Échecs avec ton mari, et que je jouais au volant avec la Fanchon dans la même salle, elle avait le mot et j’observais notre philosophe. À son air humblement fier et à la promptitude de ses coups, je vis qu’il avait beau jeu. La table était petite, et l’échiquier débordait. J’attendis le moment ; et, sans paraître y tâcher, d’un revers de raquette je renversai l’échec et mat. Tu ne vis de tes jours pareille colère : il était si furieux, que, lui ayant laissé le choix d’un soufflet ou d’un baiser pour ma pénitence, il se détourna quand je lui présentai la joue. Je lui demandai pardon, il fut inflexible. Il m’aurait laissée à genoux si je m’y étais mise. Je finis par lui faire une autre pièce qui lui fit oublier la première, et nous fûmes meilleurs amis que jamais ».

Jean-Jacques Rousseau, Julie ou La nouvelle Héloïse.

Inflexible comme l’irascible Jean-Jacques, si quelque Claire d’Orbe se fut avisée de renverser l’échiquier au moment où il faisait échec et mat au Prince de Conti  !

Échecs et Folie

Reuben Fine poursuit son étude de Paul Morphy :

« Les Échecs n’ont jamais été qu’un plaisir et ne pourront être qu’un plaisir. Vous ne devez pas vous y consacrer au détriment d’occupations plus sérieuses. Les Échecs ne doivent pas accaparer les pensées de ses adorateurs, au contraire ils doivent être tenus au second plan, confinés dans les limites qui sont les leurs, un simple jeu, un simple divertissement » 

YoungPaulMorphy
Le jeune Morphy à gauche avec un ami.

… Son talent exceptionnel fait de lui une célébrité mondiale, mais  ne pouvant plus prendre à la légère les Échecs ou les envisager comme un jeu simple, un amusement, les Échecs ont perdu leur valeur de défense psychologique. En suivit la régression. La psychose, cachée auparavant, éclata avec une grande violence. Je tiens à attirer l’attention sur un autre aspect particulier : de Morphy nous avons conservé quelque chose comme quatre cents parties, y compris vingt deux de ses premières années et plus de cinquante concédant à ses adversaires un avantage. Seulement cinquante-cinq sont des matchs de championnat ou de tournoi ? Aujourd’hui, c’est plutôt inhabituel qu’un maître conserve les notations de ses parties impromptues ou à avantage. Pourquoi de si nombreuses parties de Morphy ont-elles été transcrites ? La plupart d’entre elles n’ont pas de valeur intrinsèque ; (les parties impromptues en ont rarement). Elles ont été notées par Morphy lui-même (ou avec son consentement) et ceci correspond sans doute à une motivation inconsciente exhibitionniste, avec l’intention de les publier dans un recueil à venir. Devenu célèbre, il y avait le risque que son désir exhibitionniste inconscient soit démasqué par une publication et seulement une régression pouvait le sauver de ce danger. L’existence même de nombreuses parties amicales impromptues prouve que Morphy n’était pas en mesure de prendre les Échecs à la légère ; en effet, c’était pour lui terriblement important bien qu’il fît de grands efforts pour le nier. Sa déclaration, dictée par l’inconscient, que les Échecs étaient un simple jeu ne pouvait plus convaincre personne et ceci devait provoquer une nouvelle régression.

L’analyse du style de jeu de Morphy est compliquée par des considérations historiques : ses activités, en fait, couvrent une période d’un peu plus d’une année (1857-1858), à une époque où le développement du jeu était extrêmement rudimentaire par rapport à aujourd’hui. Au fur et à mesure qu’augmentait la compréhension des Maîtres, le style audacieux et romantique, si caractéristique de son temps, était remplacé par un jeu beaucoup plus subtil et prudent. Un certain nombre de spécialistes ont exprimé de nombreuses réserves au sujet de cette tendance et ont vu en Morphy un champion du jeu combinatoire, de telle sorte que, même à l’aveugle, il aurait été en mesure de vaincre tous ces joueurs modernes timorés. Cette thèse n’est rien d’autre que l’habituelle mystification du passé, le regret, si répandu dans tous les domaines, de l’ancienne génération, l’habituelle : « dans mon temps ‘il y avait de vrais hommes, qui savait comment jouer au football ou aux Échecs… »

paul morphy folie

Si l’on considère uniquement les cinquante-cinq parties incluses dans la compilation des parties de Morphy, on constate que seulement quelques-uns peuvent être appelées brillantes, beaucoup sont complètement incolores. Ce que Morphy possédait, contrairement à ses rivaux, était, en premier lieu, la capacité de voir clairement les combinaisons (une question de force et non de style), et la prise de conscience instinctive de l’importance du jeu de position, presque inconnu à son époque. En fait, si l’on compare le style de Morphy avec celui de ses grands rivaux, Anderssen et Paulsen, nous notons que la différence principale réside dans sa capacité à apprécier les principes de développement du jeu. Il est probable que, dans cette capacité, nous devrions trouver les aspects les plus profonds de sa personnalité : le jeu de position est tout d’abord la capacité de placer les pièces de façon la plus efficace. Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, le comportement de Morphy est devenu particulièrement méthodique au cours de sa psychose (une promenade matinale, après-midi avec sa mère, l’opéra le soir) évoquant la présence de troubles obsessionnels et paranoïaques. Le développement du jeu positionnel de Morphy est donc imputable à sa deuxième tentative de réordonner son monde personnel, utilisant pour cela les Échecs.
Dans la discussion théorique du chapitre précédent, nous avons fourni une explication simple des symptômes psychotiques de Morphy : la rivalité avec son père a d’abord été exprimée dans les Échecs, puis contrôlée par les moyens d’une identification psychotique régressive. Au cours de son activité échiquéenne, Morphy était connu pour ses manières de gentleman ; il refoulait complètement son agressivité. Une autre régression psychotique eut lieu au cours de l’agression à caractère homosexuel de son beau-frère Binder, l’homme qui, selon lui, devait lui prendre ses vêtements, ce qui l’aurait mis à nu dans tous les sens du terme. Son absence d’anxiété, que beaucoup remarquèrent, était plus un signe de faiblesse que de la force de son ego ; il devait feindre d’être libre de toutes les émotions humaines. L’effondrement de Morphy révèle des aspects qui, auparavant, avaient été sublimés dans le jeu : la mémoire régresse jusqu’à se focaliser sur son enfance : voyeurisme, dans sa passion de l’opéra, dans l’observation pathologique des visages de femmes et dans la manie de disposer en demi-cercle des chaussures féminines dans sa propre chambre. Quand on lui demanda pourquoi il les disposait de telle manière, il répondit : « J’aime regarder. »
Nous avons déjà mentionné le lien entre l’organisation et la systématisation paranoïaque. La paranoïa était aussi une manifestation régressive de la peur d’être attaqués que Morphy sublimait dans les Échecs. Il était incapable d’accepter le monde fantastique des Échecs, ayant perdu la capacité de distinguer entre fantasme et réalité (devenant son propre père à travers une identification psychotique). Malgré tout cela, il est resté suffisamment « entier » pour ne jamais être hospitalisé.

Reuben Fine, Psychologie du Joueur d’Échecs

Conclusion un peu complexe de ce texte très théorique que j’ai traduit  de l’Italien avec quelques difficultés.

Le mieux n’est pas l’ennemi du bien

Damiano-de-Odemeira1512
Une page du livre de Damiano où l’on peut lire : Jeu des parties à l’enragé¹.

Lorsque vous avez trouvé un bon coup, cherchez en un meilleur.

Pedro Damiano

Son traité d’Échecs, rédigé en italien et en espagnol, s’intitule Questo libro et de imparare giocare a scachi : Et de belitissimi Partiti, publié en 1512 à Rome, ville où il s’était réfugié lors de l’expulsion des Juifs du Portugal. En lire plus sur Pedro Damiano

¹ Absente du jeu à ses origines, dernière venue sur l’échiquier, la reine n’y joue qu’un rôle limité. Une atmosphère défavorable aux femmes interdit longtemps de lui conférer une place importante sur les soixante-quatre cases. Elle se déplaçait, comme il sied à une noble dame, d’un petit pas en oblique. Pour sortir de son palais, elle avait cependant, d’un pas encore, le droit d’avancer sur les colonnes et rangées. « Mais puis qu’elle est une foiz saillie de son premier lieu, écrit Jehan Ferron, puis ne puet aler que 1 point semblable toujours a celui ou elle fut premièrement assise et c’est par angles voies avant ou retorne, preigne ou soit prise ». Après ce premier mouvement, la reine ne peut plus se déplacer qu’obliquement, d’une seule case à la fois. Mais à la fin du XVe siècle, son mouvement s’amplifie : les reines italiennes et espagnoles peuvent désormais franchir plusieurs cases, en lignes obliques ou orthogonales. Cette dame mobile, omniprésente, changea totalement le jeu, dynamisant les débuts jusqu’à présent pleins de langueur et quelque peu ennuyeux. Cette nouvelle règle, que les Italiens qualifièrent « d’alla rabiosa », devint en France le « jeu de la dame enragée ».