J’honore trop Votre Altesse

Champfort dans Caractères et Anecdotes rapporte : « On disait à Jean-Jacques Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d’Échecs au Prince de Conti, qu’il ne lui avait pas fait la cour , et qu’il fallait lui en laisser gagner quelques-unes : Comment, dit-il, je lui donne la tour ! »

« Monseigneur, j’honore trop Votre Altesse Sérénissime, pour ne la pas gagner toujours aux Échecs ». Cette belle leçon d’indépendance de Rousseau aux courtisans qui l’invitaient à perdre obséquieusement quelques parties contre le Prince fut-elle prononcée ou n’est-elle que l’embellissement de l’imagination de notre philosophe, soucieux de s’offrir le joli rôle de donneur de leçon. « C’est un de ces mots qu’il trouvait après coup, doute Saint-Marc Girardin, qu’il aurait voulu avoir dit, qu’il croit même cette fois avoir dit et qui n’est qu’une rusticité déclamatoire. Je suis persuadé que Rousseau, grand amateur des Échecs, a joué fort simplement avec M. le Prince de Conti, et l’a gagné aussi fort simplement, sans vouloir donner de leçon aux courtisans du Prince¹ ».

Jean-jacques rousseau
Jean-Jacques Rousseau par  Jean-Antoine Houdon.

À l’anecdote de Champfort, I. Grünberg oppose un autre témoignage de Jean-Jacques dans une lettre du 27 septembre 1767 au sieur Du Peyrou « qui laisserait en tout cas supposer une singulière obstination² » :

« Nous avons ici des échecs, ainsi n’en apportez pas ; mais, si vous voulez apporter quelques volants, vous ferez bien, car les miens sont gâtés ou ne valent rien. Je suis bien aise que vous vous renforciez asses aux échecs pour me donner du plaisir à vous battre ; voila tout ce que vous pouvez espérer, mon pauvre ami, vous serez battu et toujours battu. Je me souviens qu’ayant l’honneur de jouer, il y a six ou sept ans avec M. le Prince de Conti, je lui gagnai trois parties de suite, tandis que tout son cortège me faisait des grimaces de possédées : en quittant le jeu, je lui dis gravement :  Monseigneur, je respecte trop Votre Altesse pour ne pas toujours gagner. Mon ami, vous serez battu et bien battu… »

Sauf erreur, conclut I. Grünberg, cette lettre permet de considérer comme authentique le mot de Jean-Jacques au prince de Conti rapporté par les Confessions.

¹ Saint-Marc Girardin. J. J. Rousseau, sa vie et ses ouvrages.
² I. Grünberg. ‘Rousseau joueur d’Échecs’ tiré des Annales de la société Jean-Jacques Rousseau, volume trois (Geneve, 1907).