Échecs et Folie

Reuben Fine poursuit son évocation de Paul Morphy :

« Staunton, refusant de le rencontrer devant l’échiquier, lui lançant des attaques futiles et malveillantes provoqua la faille psychologique et Morphy, alors, abandonne le « mauvais chemin » de ses activités échiquéennes. C’était comme si le père avait démasqué ses mauvaises intentions et, en guise de représailles, avait adopté cette attitude hostile envers lui, le jeu d’Échecs qui semblait une façon innocente et louable d’exprimer sa personnalité se révèle être la mise en œuvre des désirs les plus infantiles et ignobles, l’impulsion inconsciente de commettre une agression sexuelle sur le père et en même temps de le mutiler complètement. Cependant, il y a une objection très grave à cette ingénieuse théorie de Jones : en 1858 le champion du monde officieux n’était plus Staunton, mais Anderssen, et Morphy l’avait battu sans contestation possible. On ne sait donc pas pourquoi il était tellement bouleversé par le refus de Staunton de le rencontrer. [À mon avis, le titre importe peu, Stanton incarnait sans doute pour le jeune Morphy une image paternelle]. Plus grande importance devrait plutôt être attribuée aux déclarations répétées de Morphy qu’il n’était pas un professionnel. À son retour à New York après ses succès en Europe en1858, il reçoit un accueil triomphal : c’est la première fois dans l’histoire qu’un Américain s’est montré non seulement égal, mais supérieur dans ce domaine, à tout représentant de l’Ancien Monde ; Morphy, par conséquent, avait rehaussé la grandeur de la civilisation américaine. Dans une université, devant un public nombreux lui est offert en cadeau un échiquier de nacre avec des pièces en ébène, d’or et d’argent et également une montre en or sur lequel les numéros avaient été remplacés par des pièces d’Échecs en couleur.

Reuben Fine MorphyAu cours de cette cérémonie, le président, le colonel Mead, fait allusion dans son discours aux Échecs comme une profession et référence faite à Morphy comme l’un des plus brillants de ses représentants. Morphy s’oppose fermement à être classé comme joueur professionnel et a exprimé son ressentiment si fermement que le colonel Mead se retire de la cérémonie… »

Voici une partie de Morphy contre le colonel Mead (avant leur dispute, je suppose) :

64 cases pour un Génie – Partie 1

« Les Échecs abiment les maîtres, tourmentent leur esprit de telle façon que la liberté intérieure des plus forts doit en souffrir », a écrit Albert Einstein. C’est sur cette citation que s’ouvre ce documentaire passionnant dont les 88 minutes semblent illustrer ce terrible résumé en retraçant l’histoire de Bobby Fischer décrit comme « isolé, étrange, dérangé, génial et arrogant », qui a voulu être champion du monde d’échecs, remporta ce titre prestigieux et se retira des compétitions pendant 20 ans. En 1958, Robert James Bobby Fischer, alors âgé de quatorze ans, stupéfia le monde des Échecs en devenant le plus jeune Grand Maître de l’histoire, lançant ainsi une carrière qui allait faire de lui une légende. Pendant les quinze années qui suivirent, son incroyable ascension au sommet du jeu captiva le monde entier et permit aux Échecs de connaître un essor international considérable. Puis, à l’apogée de sa réussite, Bobby Fischer prit tout le monde par surprise en décidant de disparaître des yeux du grand public.

Été 1972, en plein bourbier vietnamien et irlandais, le Monde a les yeux rivés sur Reykjavik où se déroule « le match du siècle » entre le prodige américain des échecs Bobby Fisher et le Soviétique Boris Spassky, champion du monde en titre. Lorsqu’en 1972 le grand maître américain Robert James Fischer ravit la couronne mondiale au champion russe Boris Spassky, le jeu d’échecs, pour la première fois de son histoire, fait la Une des journaux du monde entier. Pour le grand public, influencé par les mass media, Fischer, représentant de la culture occidentale, a terrassé un symbole fort du bolchevisme. Manichéenne, cette théorie simpliste est intelligemment revisitée par la réalisatrice du film, Liz Garbus, qui a orienté la trame de son œuvre sur la personnalité singulière de Fischer.

Le Géant

Magritte Nougé
Portrait de Paul Nougé en joueur d’Échecs, 1937.

Une photographie de René Magritte datée de 1937 nous montre un homme sur une vaste plage de sable tenant devant son visage un échiquier. Paul Nougé, poète belge théoricien du surréalisme, cache son visage derrière un échiquier. « Dans cette photographie, il n’y a donc rien de plus que la transparence désolée de l’échiquier, l’ouverture de ces combinaisons sourdes, écrit Stéphane Massonet sur Le Nouveau Théâtre des Opérations, cette photographie recèle une énigme. Magritte l’a intitulée Le Géant parce que l’énigme qui s’y déploie est grande, énorme. Cette photographie cache un mystère dont la part visible n’est pas la grandeur du personnage. Pour nous, il s’agit tout au plus du portrait de Paul Nougé en pleine démonstration mathématique de certaines formes stratégiques de sa pensée. Formes ou variations sur les causes de l’efficacité ».