Échecs et Folie : Paul Morphy

reuben_fineReuben Fine, joueur d’Échecs américain et auteur de plusieurs livres sur le jeu, évoque Paul Morphy. Fine, faisant partie de l’élite mondiale dans les années 1930 et 1940, il abandonna la compétition échiquéenne après la Seconde Guerre mondiale pour se concentrer sur la psychologie et la psychanalyse. Voici un extrait, concernant Morphy, de son ouvrage (que j’ai traduit de l’italien) : La Psychologie du Joueur d’Échecs (The Psychology of the Chess Player). En 1956, il rédige Psychoanalytic Observations on Chess and Chess Masters, un article qui constitue le point de départ du livre. Cet ouvrage s’attarde à la psychologie du joueur d’Échecs, selon une perspective psychanalytique.

« Paul Morphy (1837-1884) attira l’attention des  psychiatres de la psychose de l’âge adulte. Il fit l’objet d’une étude de Ernest Jones. Né à la Nouvelle Orléans, le 22 juin 1837, son père était de souche espagnole irlandaise, sa mère d’origine française. À dix ans, il apprend à jouer avec son père et réussit, à douze, à battre son oncle paternel qui était alors le meilleur joueur de la Nouvelle  Orléans. Il se consacre à ses études jusqu’en 1857 et déménage à New York où il remporta facilement le premier prix dans la Ligue américaine. Pour la première fois, l’année suivante, il se rend à Londres et à Paris, où vivent, à ce moment-là, les plus grands maîtres et défait tous ses rivaux, y compris Adolf Anderssen. Seul Staunton refuse de le rencontrer, malgré tous ses efforts pour organiser un match. Il retourne à la Nouvelle Orléans d’où il lance un défi mondial, concédant un avantage. Comme il n’obtient aucune réponse, il arrête là sa carrière qui n’aura duré que dix-huit mois, et seulement six mois d’exhibitions publiques. Après la retraite (à l’âge de vingt et un ans !), il exerce comme avocat — son père était juge —, mais sans succès. Peu à peu, il s’enferme dans un état d’isolement et d’excentricité qui aboutit à une forme de paranoïa incontestable. Il décède subitement à l’âge de 40 ans de congestion cérébrale, sans doute d’apoplexie, comme son père avant lui.

Morphy folie
Paul Morphy affrontant Jacob Loewenthal en 1858.

De la maladie de ses dernières années, Jones a rapporté ces symptômes : il se croyait persécuté, les gens voulaient lui rendre la vie impossible, faisant une fixation sur le mari de sa sœur, administrateur des biens paternels, qu’il soupçonnait de vouloir le spolier. Morphy le défia en duel, puis le poursuit en justice, se consacrant pendant des années à préparer le procès, mais ses accusations furent jugées sans fondement. Il pensait aussi que les gens, en particulier son frère,  essayaient de l’empoisonner et, pendant un temps, refuse de prendre de la nourriture autre que celle préparée par les mains de sa mère ou d’une sœur célibataire. Une autre de ses fixations était que son beau-frère et un de ses amis proches, Binder, conspiraient en vue de détruire ses vêtements auxquels il  tenait et de le tuer. Un jour, il se rend dans le bureau de ce dernier et l’attaque de manière inopinée. Apparemment, dans la rue, il ne cessait d’épier les visages des femmes charmantes rencontrées. Il avait aussi l’habitude d’arpenter sa véranda déclamant ces paroles:  “Il plantera la bannière de Castille sur les murs de Madrid au cri de Ville gagnée, et le petit Roi s’en ira tout penaud”. Tous les jours à midi, impeccablement habillé, il faisait une promenade, après quoi il se cloîtrait à la maison jusqu’au soir, puis le soir venu, se rendait à l’opéra sans jamais manquer une représentation. Il ne voulait voir personne à l’exception de sa mère et se mettrait en colère si elle se hasardait à inviter des amis intimes. Deux ans avant sa mort, on lui demanda la permission d’écrire une biographie sur sa vie dans un répertoire des hommes les plus illustres de la Louisiane. Il répondit avec indignation que son père, Alonso Morphy juge à la Haute Cour de la Louisiane, avait laissé à sa mort la somme de 146 162,54 $ et que lui, Morphy,  n’avait jamais exercé de profession et donc n’avait rien à faire dans de telles biographies. La fortune de son père était le constant objet de ses conversations et la moindre allusion au jeu d’Échecs l’irritait. À ce stade, il est naturel de se demander s’il y avait une relation entre le génie de Morphy pour les Échecs et sa psychose. Jones donne la plus haute importance au refus de Staunton de jouer contre lui. Staunton était pour lui l’image du père suprême et le vaincre signifiait non seulement pour lui tester sa capacité à jouer, mais, inconsciemment, beaucoup plus.  Staunton, refusant de le rencontrer devant l’échiquier, lui lançant des attaques futiles et malveillantes provoqua la faille psychologique et Morphy, alors, abandonne le “mauvais chemin” de ses activités échiquéennes. C’était comme si le père avait démasqué ses mauvaises intentions et, en guise de représailles, avait adopté cette attitude hostile envers lui… »