Les blancs gagnent toujours

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George Orwell, nom de plume d’Eric Arthur Blair

Un garçon, toujours sans avoir reçu d’ordres, apporta le jeu d’Échecs et le Times du jour, la page tournée au problème d’Échecs. Puis, voyant le verre de Winston vide, il apporta la bouteille de gin et le remplit. Il n’était pas nécessaire de donner des ordres. On connaissait ses habitudes. Le jeu d’Échecs l’attendait toujours, la table du coin lui était toujours réservée. Même quand le café était plein, il avait sa table pour lui seul, car personne ne se souciait d’être vu assis trop près de lui. Il ne prenait même pas la peine de compter ses consommations. À intervalles irréguliers, on lui présentait un bout de papier sale qu’on disait être la note, mais il avait l’impression qu’on lui faisait toujours payer moins qu’il ne devait. Peu importait d’ailleurs que ce fût le contraire. Il possédait toujours maintenant beaucoup d’argent. Il occupait même un poste. Une sinécure, plus payée que ne l’avait été son ancien travail.

Il examina le problème d’Échecs et posa les pièces. C’était un problème qui demandait de l’astuce et mettait en jeu deux cavaliers. « Les blancs jouent et gagnent en deux coups. » Winston leva les yeux vers le portrait de Big Brother. « Les blancs gagnent toujours », pensa-t-il avec une sorte de mysticisme obscur. Toujours, sans exception, il en est ainsi. Depuis le commencement du monde, dans aucun problème d’Échecs les noirs n’ont gagné. Ce jeu ne symbolisait-il pas le triomphe éternel et inéluctable du Bien sur le Mal ? Le visage plein de puissance calme lui rendit son regard. Les blancs font toujours échec et mat.

George Orwell, 1984, partie III, chapitre 6.

Le prisonnier – Échec et mat

Le Prisonnier (The Prisoner) est une série britannique en 17 épisodes de 52 minutes, créée par l’écrivain et ancien agent des services secrets George Markstein et Patrick McGoohan, acteur principal, scénariste, et producteur, série culte dont le tournage démarra en 1966.

Un agent secret démissionne. Alors qu’il boucle ses valises,  un gaz s’échappe. Endormi, il se réveille prisonnier du village. Il s’agit d’un lieu aux apparences idylliques, mais l’envers du décor est le suivant : personne n’a de noms, ce sont tous des numéros. Mélangé avec des prisonniers et des gardiens que rien ne permet de distinguer, à chaque épisode le protagoniste affronte l’impensable interrogatoire comme un procès kafkaïen fondé sur la fameuse réplique : “Nous voulons des renseignements”. Il tentera de s’échapper 17 fois. Seule, la dernière sera la bonne, mais avant de réussir cet exercice périlleux, le numéro 6 jouera métaphoriquement une partie d’Échec contre l’énigmatique numéro 1 via le numéro 2. « Ce n’est pas sans rappeler le chevalier du Septième Sceau, écrit Gilles Visy sur Cadrage.net, qui combat la mort sur l’échiquier de la vie. »

Le Prisonnier
Patrick McGoohan sur le tournage du Prisonnier.

Dans le neuvième épisode, le numéro 6 est invité à participer à une partie d’Échecs géante, où les pièces sont remplacées par des humains. Lui-même tient le rôle de pion de la reine. Durant la partie, le roi avance de sa propre initiative, ce qui lui vaut d’être immédiatement expulsé du jeu et emmené par des gardes à l’hôpital, où l’attend un traitement musclé de réhabilitation. À l’issue de la partie, le numéro 6 discute avec un ancien champion, un homme âgé marchant à l’aide d’une canne. Celui-ci lui explique qu’il est impossible de s’évader du village, à moins de déterminer au préalable qui sont les gardiens et qui sont les prisonniers. Le prisonnier s’attelle immédiatement à la tâche…

L’épisode en entier sur youtube_logo.

Capa dit : « C’était une nulle ! »

Ilija Penuliski
Ilija Penušliski – Capa Said it was a Draw !

Le motif échiquéen peut être utilisé par les peintres de diverses manières : l’alternance des cases noires et blanches fournit à l’artiste un élément décoratif comme dans Femme à côté d’un échiquier d’Henri Matisse. L’échiquier est alors utilisé comme contrepartie visuelle au jeu des autres couleurs du tableau. L’artiste peut utiliser également le thème de la lutte intellectuelle entre deux adversaires, reliés à l’échiquier par une force invisible comme dans Les Joueurs d’Échecs de Daumier.

Ilija Penuliski a une approche totalement différente. La première chose que l’on remarque en entrant dans son atelier est l’échiquier et la pendule Garde toujours prêts à l’action. Ilija, né en 1947 à Skopje,  est un joueur passionné. Il déclare fièrement avoir joué dans les rues de pas moins de 14 capitales différentes (Washington, New York – qu’il considère comme la capitale du monde, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, Vienne, Zurich , Belgrade, Rome, Zagreb, Skopje, Ankara et Pékin) et c’est, sans doute, cet engagement actif dans le jeu qui rend son art particulier.

 

Hommage à Lasker est peint directement sur un vrai échiquier. L’échiquier, habituellement horizontal, fut soudainement tourné à la verticale sur le chevalet. L’espace rigidement divisé du plateau est modifié et les divisions entre les cases sont maintenant floues.

Homage to Lasker
Ilija Penušliski – Homage to Lasker

Il n’y a ni de joueurs, ni d’horloge, pas de pièces capturées et aucun spectateur chuchotant à l’oreille. Le décor normal de la scène d’Échecs traditionnelle a disparu. Reste l’essentiel, l’échiquier, dans sa presque nudité, tel que peu le ressentir le joueur : mes pièces, ses pièces, je prends, il prend, l’équilibre, l’avantage, le manque d’avantage, les cases fortes et faibles. Le monde n’existe plus. Le monde, c’est l’échiquier ! Monde créé par le regard du joueur.