Échecs et Folie

Le mythe du joueur fou inspira de tout temps les écrivains : Louijine, le personnage de Vladimir Nabokov, paranoïaque fantasque, Murphy le héros tourmenté et psychotique de Samuel Beckett toujours sur le fil du rasoir du suicide et enfin le joueur rustaud et mal dégrossi de Stefan Zweig, incapable de s’insérer dans la société en sont les modèles. Fantaisies littéraires ou réalité ?

« Est-ce une coïncidence, écrit Jacques Bernard dans sa Socio-anthropologie des joueurs d’Échecs, si les trois grands textes littéraires qui mettent en scène des joueurs les présentent sous un aspect aussi outré ou, au contraire, ceux-ci sont-ils particulièrement enclins à souffrir de ce type de dysfonctionnements cérébraux ? » Le jeu d’Échecs rendrait-il fou ou aiderait-il au contraire les fous à rester en bonne santé ? Des personnalités déjà fragiles ne trouveraient-elles pas dans cet univers à la fois riche de projections symboliques et, en même temps, offrant dans la perfection rassurante de ses soixante-quatre cases une cellule capitonnée à la mesure de nos grands génies ?
échecs folie
Il est vrai que l’histoire de nos champions (Morphy, Steinitz, Rubinstein, et plus près de nous le génial frapadingue Bobby Fischer) nous offrent bonnes mesures de personnalités extravagantes, d’une étrangeté confinant souvent à la démence. Le joueur d’Échecs serait-il donc plus enclin que le commun des mortels à sombrer dans la folie ?

UNE RÉFLEXION SUR “ ÉCHECS ET FOLIE ”

  1. AngeloPardi

    Le joueur d’Échecs se confronte, aussi directement et aussi complètement qu’il lui est possible, avec l’Absolu. La recherche de la vérité, poussée aussi loin que les capacités humaines le permettent, ne peut avoir que des effets puissants sur la psychologie. Raison pour laquelle les chercheurs d’Absolu – joueurs d’Échecs et mathématiciens, poètes et mystiques sont plus enclins que d’autres à une certaine forme de folie.

    Dans le cas du jeu d’Échecs, on pourrait dire qu’à partir d’un certain niveau le jeu ne peut pas ne pas mener à la paranoïa (le métier du joueur d’Échecs est bien de soupçonner les intentions de ses adversaires) et à la mégalomanie (Steinitz, Morphy, Fischer ont en commun d’avoir été, de façon incontestable, le plus grand joueur de leur temps. Est-il possible de se rendre compte de ce que c’est que de regarder les autres hommes et de se dire, objectivement, je suis le meilleur ?)

Yuri Sultanov

Yuri Sultanov
Yuriy Sultanov – Échecs, 2006 (huile sur toile 60 x 73 cm)

Né en Rervouralsk (montagnes de l’Oural) en 1975, Yuri Sultanov expose ses œuvres en Russie et à l’étranger depuis 1994. Ses motifs préférés sont le corps féminin et les compositions pittoresques. Sultanov expérimente avec les formes, l’espace et la combinaison de plusieurs points de vue reflétant simultanément différents moments dans le temps.

A Chess Dispute de Robert W. Paul (1903)

Paul-RW-01Robert W. Paul, amis de Méliès, fut un pionnier du cinéma britannique, produisant plus de 70 courts métrages de 1895 à 1910. Ayant reçu une formation d’électricien et de fabricant d’instruments scientifiques,  il n’était, à l’origine, rien de plus qu’un constructeur de caméras cinématographiques et de systèmes de projections, piratant le Kinétographe de Thomas Edisson, mais il commenca vite à produire ses propres films pour satisfaire la demande nouvelle de divertissement engendrée par cette technologie naissante. A Chess Dispute est peut-être le premier film sur les Échecs.

Mélodie combinatoires

nabokov04
Vladimir Nabokov, le 3 Novembre 1972, romancier, lépidoptériste et joueur d’Échecs.

Des combinaisons pareilles à des mélodies, je crois entendre pour ainsi dire la musique des coups…

Vladimir Vladimirovich Nabokov

Les combinaisons, précise Reuben Fine, sont toujours l’aspect le plus intrigant des Échecs. Les maîtres les cherchent, le public les applaudit, les critiques les louent. C’est parce que les combinaisons sont possibles que les Échecs sont plus qu’un exercice mathématique sans vie. Elles sont la poésie du jeu ; elles sont aux Échecs ce que la mélodie est à la musique. Elles représentent le triomphe de l’esprit sur la matière.

Dans son livre Poèmes et problèmes, paru en 1971, Nabokov propose 53 de ses propres poèmes et 18 problèmes d’Échecs qu’il a lui-même composés. Selon lui « une inspiration d’un type quasi musicale, quasi poétique ou pour être tout à fait exact d’un type quasi poético-mathématique, assiste le processus de réflexion d’une composition d’Échecs. Souvent, dans le milieu de la journée, sur la frange de quelque occupation triviale, dans le sillage d’inactivité d’une pensée vagabonde, je voudrais vivre cet élancement de plaisir mental que le bourgeon d’un problème d’Échecs fait éclore dans mon esprit, me promettant une nuit de travail et de félicité ».

Il passa une énormément de temps à les construire. « La seule chose que je regrette aujourd’hui, évoque-t-il dans son autobiographie Autres rivages, est la hantise possessive de mon esprit par ces pièces sculptées ou leurs homologues intellectuelles. Elles engloutirent tellement de temps au cours de mes années les plus productives et fructueuses, temps que je pouvais mieux dépenser à des aventures linguistiques ».

combinaisons échecs
Vladimir Nabokov, mat en 2 coups

1. Bc2 !
1… d6 2. Rf5#
1. ..dxe6 2. Qc5#
1. .. d5 2. Qc7#
1. .. Nc1 2. Qd4#
1. .. Nd4 2. Qxd4#
.