Harmonie suprême

Vladimir Nabokov

Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des Échecs  ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930

Non, dit Loujine, je veux jouer aux échecs.
– C’est compliqué, mon chéri, on ne peut pas apprendre en une seule fois. » Il alla vers le bureau de son père, y trouva le coffret posé derrière un portrait. Sa tante se leva pour prendre un cendrier et, tout en chantonnant, elle laissa paraître sa préoccupation : « Ce serait horrible, ce serait horrible… – Voilà ! dit Loujine en posant la boîte sur un petit guéridon turc à incrustations. – Il faudrait aussi un échiquier, dit-elle. Tu sais, j’aime mieux t’apprendre à jouer à « qui perd gagne », c’est plus simple. – Non, aux échecs, dit Loujine, et il déplia l’échiquier de toile cirée. – Plaçons d’abord les pièces, dit sa tante en soupirant, les blanches ici, les noires là. Le roi et la reine l’un à côté de l’autre. Ça, ce sont les officiers. Ça, les chevaux. Et ceci, sur le côté, les canons. Maintenant… » Elle s’immobilisa soudain, tenant une pièce en l’air, et regarda du côté de la porte. « Attends, dit-elle, l’air inquiet. Je crois que j’ai oublié mon mouchoir dans la salle à manger. Je reviens tout de suite. » Elle entrouvrit la porte, mais revint aussitôt. « Tant pis, dit-elle en se rasseyant. Non, ne place pas les pièces sans moi : tu embrouillerais tout. Ceci s’appelle un pion. Maintenant, regarde comment on les fait bouger. Le cheval galope, naturellement. » Assis sur le tapis, son épaule frôlant le genou de sa tante, Loujine regardait sa main, parée d’un fin bracelet de platine, soulever et placer les figurines. « La reine est la plus mobile », dit-il avec satisfaction, et il rectifia du doigt la position de la pièce qui n’était pas tout à fait au milieu de la case. – Et maintenant, voilà comment ils prennent, expliquait sa tante, comme s’ils se poussaient, tu comprends ? Et les pions le font comme ceci : de côté. Lorsqu’on ne peut plus se fourrer nulle part, cela s’appelle « mat ». Tu dois, par conséquent, prendre mon roi, et moi le tien. Tu vois comme c’est long à expliquer. Si l’on jouait une prochaine fois, hein ? – Non, tout de suite », dit Loujine.

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930 (traduction par Genia et René Cannac revue par Bernard Kreise, 1974, Gallimard, « Folio », pp 51-52)

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