Psychology or not psychology

psychologie échiquéenne

Quand vous prenez place d’un côté de l’échiquier, oubliez votre adversaire et ne songez qu’à la position. Que vous considériez les Échecs comme un art, un sport ou une science, n’essayez surtout pas d’y mêler la psychologie, elle vous détournera de la réalité des Échecs.

José Raúl Capablanca

Le grand Alexander Alekhine ne partageait pas cet avis : « Quant à ma victoire sur Capablanca, je suis redevable principalement à ma supériorité dans le domaine de la psychologie. Capablanca joua en se fondant presque exclusivement sur son riche talent intuitif. Mais de nos jours, il faut une connaissance fine de la nature humaine, la compréhension de la psychologie de l’adversaire ». Tout joueur d’Échecs, écrivait Ludek Pachman, qu’il soit un maître éminent ou simple amateur, imprime à ses parties certains éléments de son style personnel de jeu. Son style est non seulement un ensemble de ses connaissances échiquéennes et de ses points de vue sur le jeu ; c’est aussi l’expression de son caractère. « Aujourd’hui, aurait conclu David Bronstein, les grands maîtres n’étudient plus guère le jeu de leur adversaire, mais son caractère, son comportement et son tempérament de la façon la plus approfondie ».

Harmonie suprême

Vladimir Nabokov

Horreur, mais aussi harmonie suprême : qu’y avait-il en effet au monde en dehors des Échecs  ? Le brouillard, l’inconnu, le non-être

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930

Non, dit Loujine, je veux jouer aux échecs.
– C’est compliqué, mon chéri, on ne peut pas apprendre en une seule fois. » Il alla vers le bureau de son père, y trouva le coffret posé derrière un portrait. Sa tante se leva pour prendre un cendrier et, tout en chantonnant, elle laissa paraître sa préoccupation : « Ce serait horrible, ce serait horrible… – Voilà ! dit Loujine en posant la boîte sur un petit guéridon turc à incrustations. – Il faudrait aussi un échiquier, dit-elle. Tu sais, j’aime mieux t’apprendre à jouer à « qui perd gagne », c’est plus simple. – Non, aux échecs, dit Loujine, et il déplia l’échiquier de toile cirée. – Plaçons d’abord les pièces, dit sa tante en soupirant, les blanches ici, les noires là. Le roi et la reine l’un à côté de l’autre. Ça, ce sont les officiers. Ça, les chevaux. Et ceci, sur le côté, les canons. Maintenant… » Elle s’immobilisa soudain, tenant une pièce en l’air, et regarda du côté de la porte. « Attends, dit-elle, l’air inquiet. Je crois que j’ai oublié mon mouchoir dans la salle à manger. Je reviens tout de suite. » Elle entrouvrit la porte, mais revint aussitôt. « Tant pis, dit-elle en se rasseyant. Non, ne place pas les pièces sans moi : tu embrouillerais tout. Ceci s’appelle un pion. Maintenant, regarde comment on les fait bouger. Le cheval galope, naturellement. » Assis sur le tapis, son épaule frôlant le genou de sa tante, Loujine regardait sa main, parée d’un fin bracelet de platine, soulever et placer les figurines. « La reine est la plus mobile », dit-il avec satisfaction, et il rectifia du doigt la position de la pièce qui n’était pas tout à fait au milieu de la case. – Et maintenant, voilà comment ils prennent, expliquait sa tante, comme s’ils se poussaient, tu comprends ? Et les pions le font comme ceci : de côté. Lorsqu’on ne peut plus se fourrer nulle part, cela s’appelle « mat ». Tu dois, par conséquent, prendre mon roi, et moi le tien. Tu vois comme c’est long à expliquer. Si l’on jouait une prochaine fois, hein ? – Non, tout de suite », dit Loujine.

Vladimir Nabokov, La Défense Loujine, 1930 (traduction par Genia et René Cannac revue par Bernard Kreise, 1974, Gallimard, « Folio », pp 51-52)