La partie d’Échecs

«Si tous les artistes ne sont pas des joueurs d’Échecs, tous les joueurs d’Échecs sont des artistes ». La phrase célèbre est de Marcel Duchamp, inventeur du ready made et passionné d’échecs, discipline dans laquelle il excellait.

Marcel Duchamp
La partie d’Échecs, Marcel Duchamp, 1910

Clairement influencé par Les Joueurs de cartes de Paul Cézanne, Duchamp représente ses deux frères, eux-mêmes joueurs d’échecs réguliers, en train de jouer, tandis que leurs épouses, assises dans l’herbe, semblent s’ennuyer. « Exemple de l’influence de Cézanne, explique Marcel Duchamp, ce jeu d’Échecs entre mes deux frères. Peint pendant l’été de 1910 dans le jardin de Puteaux où ils habitaient, il fut présenté au Salon d’Automne de la même année. Le jury du Salon d’Automne m’accorda le titre de Sociétaire qui me donnait le privilège d’exposer sans passer par le jury. Curieusement, je ne profitai pas de cette distinction et n’exposai plus jamais au Salon d’Automne. Devant mes deux frères jouant aux échecs, on voit mes deux belles-sœurs prenant le thé ».

Ce second tableau, Les Joueurs d’Échecs, réalisé à Neuilly un an plus tard en 1911, montre de manière saisissante l’évolution rapide du peintre. Il représente toujours les deux frères de Duchamp. Tableau-manifeste témoignant d’une nouvelle phase de sa pratique picturale, qui connaît une évolution profonde et rapide depuis 1908. Joueur d’échecs passionné, il peint ici ses deux frères, Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon, disputant une partie. Peinte à la lumière du gaz, l’œuvre affiche des tons sombres qui caractérisent les recherches cubistes au tournant des années 1910.

Marcel Duchamp
Les joueurs d’Échecs, 1911. Huile sur toile, 50 x 61 cm.

Les commentaires de Marcel témoignent de l’intérêt théorique qu’il porte à la thématique échiquéenne, non seulement dans son traitement du mouvement, mais dans l’insertion de ce mouvement au coeur de l’espace identifiable ou indéfini de la toile. Il écrit :

« Utilisant une fois de plus la technique de la démultiplication dans mon interprétation de la théorie cubiste, je peignais les têtes de mes deux frères en train de jouer aux Échecs, cette fois non pas dans un jardin, mais dans un espace indéfini. À droite se trouve Jacques Villon et à gauche Raymond Duchamp Villon le sculpteur, chaque tête étant indiquée par plusieurs profils successifs au milieu de la toile, quelques formes simplifiées de pièces d’Échecs disposées au hasard. Une des autres caractéristiques de ce tableau est la tonalité grisâtre de l’ensemble. On peut dire que généralement, la première réaction du Cubisme contre le Fauvisme fut l’abandon des couleurs violentes et leur remplacement par des tonalités atténuées. Ce tableau fut peint à la lumière du gaz pour obtenir cet effet d’atténuation lorsqu’on le regarde au jour ».

À cette époque, Duchamp participe aussi, avec ses frères, aux discussions du groupe de Puteaux. Démultipliant les formes, allant vers une notion de quatrième dimension et de décomposition du mouvement qu’il illustre dans cette troisième œuvre sur le thème échiquéen :

Marcel Duchamp
Portrait de joueurs d’Échecs, 1911. Huile sur toile, 108 x 101 cm

« La peinture ne doit pas être exclusivement visuelle ou rétinienne. Elle doit intéresser aussi la matière grise, notre appétit de compréhension. Il en est ainsi de tout ce que j’aime : je n’ai jamais voulu me limiter à un cercle étroit et j’ai toujours essayé d’être aussi universel que possible. C’est pourquoi par exemple, je me suis mis à jouer aux Échecs. En soi, le jeu d’Échecs est un passe-temps, un jeu, quoi, auquel tout le monde peut jouer. Mais je l’ai pris très au sérieux et je m’y suis complu parce que j’ai trouvé des points de ressemblance entre la peinture et les Échecs. En fait, quand vous faites une partie, c’est comme si vous esquissiez quelque chose, ou comme si vous construisiez la mécanique qui vous fera gagner ou perdre. Le côté compétition de l’affaire n’a aucune importance, mais le jeu lui-même est très, très plastique et c’est probablement ce qui m’a attiré. »

Deux fous gagnent, jamais trois !

Deux fous gagnent, jamais trois
Alexandre Alekhine vers 1926, photographié par Man Ray.

Deux fous gagnent, mais jamais trois.

Alexandre Alekhine

Question folie, notre vieux Alekine en connaissait un rayon. Excentrique et alcoolique impénitent, ont le découvrit, peu de temps avant une de ces parties de championnat du monde contre Max Euwe en 1935, gisant ivre mort, dans un champ voisin. Quelques jours plus tard, devant donner une exhibition en simultanée, il se présenta si cuité qu’il commença par uriner devant ses adversaires. La simultanée fut annulée devant une si lamentable exhibition.

Bien évidemment, dans de telles conditions, il perdit son titre pour le récupérer en 1937. Sans doute, fut-il un peu moins fou. Voici la partie qui fit basculer ce second match :