Deux rois pour une couronne

À l’âge de 11 ans, un certain Garik Vaïnstein, qui n’avait pas encore russifié son nom en Garry Kasparov, affrontait Anatoli Karpov, le champion en titre d’URSS dans un tournoi de jeunes pionniers à Leningrad. Karpov était alors le maître incontesté. Après que le fantasque Bobby Fisher avait été déclaré forfait pour avoir chipoté outre mesure les conditions du match, il était devenu champion du monde par défaut. L’affront commis par l’Américain à Reykjavik (il avait mis fin à vingt-quatre ans d’hégémonie russe en battant Boris Spassky) était lavé. L’URSS entendait bien conserver ce titre.

karpov kasparov
Championnat du monde, 1984.

Anatoli Karpov et Garry Kasparov, qui furent l’un et l’autre champions du monde d’échecs, s’opposèrent au plus haut niveau dans les années 80 et 90. Sur l’échiquier bien sûr, mais aussi par leurs origines, leur style de vie, leur profil psychologique, leur vision du monde. Anatoli Karpov, né en 1951 dans l’Oural, slave de pure souche, fils d’un ouvrier métallurgiste et d’une mère au foyer, était un pur produit de l’Union soviétique profonde ; Garry Kasparov, né douze ans plus tard à Bakou, en Azerbaïdjan (alors république de l’URSS), fils d’un juif et d’une Arménienne, tous deux ingénieur dans le pétrole, s’éloignait déjà par son comportement expansif des règles du jeu soviétique, dont les autorités soviétiques ne voyaient pas d’un très bon oeil la montée en puissance.

Côté échecs, «le premier était l’homme de glace qui entoure l’adversaire et va l’étouffer tel un boa», explique Olivier Renet, grand maître des échecs, dans ce premier documentaire de la collection Duels, « tandis que Kasparov, l’homme de feu, cherchait à détruire son adversaire par l’attaque à coups de stratégies brillantes ». Karpov protégé dès ses débuts par les plus hautes instances communistes de son pays représentait le pouvoir en place, tandis que l’autre, le Méridional que la nomenklatura avait voyait comme un trublion, était ouvert à l’Occident.

La rencontre a lieu à Moscou en septembre 1984. La bataille va durer cinq mois. Au bout de 48 matchs, dont 40 parties nulles, la Fédération internationale d’Échecs décide de séparer les deux champions, sans qu’un vainqueur soit désigné. Six mois plus tard, une nouvelle finale eut lieu et Kasparov devint, à 22 ans, le plus jeune champion du monde d’échecs de l’histoire. Le grand maître Petrossian s’approcha alors du vainqueur et lui dit : « J’ai pitié de vous, car vous venez de vivre le jour le plus heureux de votre existence ». Mais Kasparov n’avait pas fini de combattre, et pas uniquement sur un échiquier.

Ce documentaire de Jean-Charles Deniau et Frédéric Gazeau est un vrai film à suspense ; le duel de ces deux champions du monde au physique d’acteurs de cinéma est raconté comme un roman d’espionnage avec de formidables images d’archives. Les témoignages d’entraîneurs, de grands maîtres, d’historiens et surtout des deux protagonistes éclairent les coulisses de cette rivalité, qui dépassa de loin le pourtant très compliqué jeu d’échecs, puisqu’elle illustre aussi le vacillement et la fin de l’ère soviétique.

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