Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

stefan-zweig-affiche-joueur-d-echecs-s
Gravure sur bois de Elke Rehder

Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce « jeu royal », le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs, un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile : c’est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu’il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit et stimuler l’âme.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Entre New York et Buenos Aires, dans le confinement d’un fumoir de paquebot, une rencontre improbable se produit autour d’un échiquier : en effet, rien ne prédisposait le grand Mirko Czentovic, champion du monde, à accepter l’affrontement avec un inconnu. Fabrice Gaillard interprète magnifiquement, seul sur la scène, Le Joueur d’Échecs, mis en scène par Anne-Marie Storme pour le Théâtre de l’instant.

« Un seul comédien sur un plateau nu, écrit-elle. Un espace vide… ou presque vide. Tout en restant très sobre, les descriptions des scènes de Stefan Zweig sont d’une telle précision, d’une telle clarté, qu’on a l’impression d’y être; les éléments visuels sont une évidence. Toute illustration naturaliste s’avérerait inutile. Je ne désire pas focaliser l’attention du public par un décor spécifique, mais plutôt l’emmener vers le sujet essentiel du récit: une interrogation sur l’homme et ses désirs, l’homme et ses passions. Celle-ci ne pourrait se traduire par quelque chose de figé. J’imagine juste un fauteuil, qui tour à tour accueillera les trois personnalités, et qui au fur et à mesure du récit, prendra une toute autre dimension ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *