Légende échiquéenne

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Femmes nobles hindoues jouant aux Échecs vers 1780, attribué à Nevasi Lai.

Les légendes n’existent pas pour nous révéler des faits, mais pour nous convaincre de la vérité. Il est dit que dans la l’Inde ancienne, une reine désigna son unique fils comme son successeur. Mais lorsqu’il fut assassiné, le Conseil chercha la forme adéquate pour lui apporter cette tragique nouvelle. Ils se rendirent auprès d’un sage pour obtenir son conseil. Ce dernier s’assit durant trois jours dans le silence de ses pensées et dit :

Allez quérir un charpentier et du bois de deux couleurs, noir et blanc.

Le charpentier vint. Le sage lui ordonna de sculpter trente-deux petites figurines. Puis cela fait, le sage dit au charpentier :

Apporte-moi du cuir tanné, et il lui enjoignit de découper en carré et d’y tracer soixante-quatre étroites cases.

Il plaça les pièces sur l’échiquier et l’étudia silencieusement. Enfin , il se tourna vers son disciple et annonça : « C’est la guerre sans épanchement de sang ! » Il expliqua les règles et ils commencèrent à jouer. Rapidement l’on parla de cette nouvelle et mystérieuse invention et la reine fit appeler le sage pour une démonstration. Elle resta assise paisiblement, observant le vieille homme et son acolyte jouer. Quand ce fut fini, quand l’un des adversaires fut mat, elle comprit le message suggéré. Elle se tourna vers le philosophe et dit :

Mon fils est mort.

Vous l’avez dit ! répondit-il.

La reine appela son chambellan et ordonna :

Que l’on laisse mon peuple entrer afin qu’il me réconfort.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

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Gravure sur bois de Elke Rehder

Comment se figurer l’activité d’un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d’une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce « jeu royal », le seul entre tous les jeux inventés par les hommes, qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l’on ne doive sa victoire qu’à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d’intelligence. Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs, un jeu ? N’est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre, est suspendu entre l’un et l’autre, et qui réunit un nombre incroyable de contraires ? L’origine s’en perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n’a de résultat que grâce à l’imagination ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile : c’est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n’établit rien, un art qui ne laisse pas d’œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu’il était plus durable, à sa manière, que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l’ennui, pour aiguiser l’esprit et stimuler l’âme.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Entre New York et Buenos Aires, dans le confinement d’un fumoir de paquebot, une rencontre improbable se produit autour d’un échiquier : en effet, rien ne prédisposait le grand Mirko Czentovic, champion du monde, à accepter l’affrontement avec un inconnu. Fabrice Gaillard interprète magnifiquement, seul sur la scène, Le Joueur d’Échecs, mis en scène par Anne-Marie Storme pour le Théâtre de l’instant.

« Un seul comédien sur un plateau nu, écrit-elle. Un espace vide… ou presque vide. Tout en restant très sobre, les descriptions des scènes de Stefan Zweig sont d’une telle précision, d’une telle clarté, qu’on a l’impression d’y être; les éléments visuels sont une évidence. Toute illustration naturaliste s’avérerait inutile. Je ne désire pas focaliser l’attention du public par un décor spécifique, mais plutôt l’emmener vers le sujet essentiel du récit: une interrogation sur l’homme et ses désirs, l’homme et ses passions. Celle-ci ne pourrait se traduire par quelque chose de figé. J’imagine juste un fauteuil, qui tour à tour accueillera les trois personnalités, et qui au fur et à mesure du récit, prendra une toute autre dimension ».