Rousseau découvre les échecs

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Rousseau le promeneur, dessin de Gleyre  gravé par Thévenin.

Voilà l’aveu de Jean-Jacques Rousseau sur sa découverte, jeune homme, du jeu d’échecs. Sans doute le plus complet que l’on puisse trouver dans les Confessions. Le jeu aura pour lui tant d’attrait qu’il l’étudia et le pratiqua sa vie entière. « Il se trompe néanmoins, écrit-on dans le Palamède, la revue échiquéenne du milieu du XIXe, quand il avance qu’il n’a jamais fait un pas en avant. Une trop grande contention d’esprit, deux mois d’études solitaires entre le Calbrais et Stamma brouillaient ses idées et répandaient, comme il le dit lui même, un nuage sur ses yeux ; mais lorsqu’il jouait sans préoccupation et sans fatigue, l’auteur du Contrat sociale savait appliquer au jeu d’échecs un peu de sa dialectique serrée et de la profondeur de son esprit ».

Il y avait un Genevois nommé M. Bagueret, lequel avait été employé sous Pierre le Grand à la cour de Russie ; un des plus vilains hommes et des plus grands fous que j’aie jamais vus, toujours plein de projets aussi fous que lui, qui faisait tomber les millions comme la pluie, et à qui les zéros ne coûtaient rien. Cet homme étant venu à Chambéry pour quelques procès au Sénat, s’empara de Maman [Madame de Warens, protectrice et amie de Rousseau] comme de raison, et, pour ses trésors de zéros qu’il lui prodiguait généreusement, lui tirait ses pauvres écus pièce à pièce. Je ne l’aimais point, il le voyait ; avec moi, cela n’est pas difficile : il n’y avait sorte de bassesse qu’il n’employât pour me cajoler. Il s’avisa de me proposer d’apprendre les échecs, qu’il jouait un peu. J’essayai presque malgré moi, et après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide, qu’avant la fin de la première séance je lui donnai la tour qu’il m’avait donnée en commençant. [On jouait à cette époque des partis à handicaps pour le plus fort.] Il n’en fallut pas davantage : me voilà forcené des échecs. J’achète un échiquier ; j’achète le Calabrais [un traité d’échecs] ; je m’enferme dans ma chambre ; j’y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par cœur toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon gré, mal gré, à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de ce beau travail et d’efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune et presque hébété. Je m’essaye, je rejoue avec M. Bagueret : il me bat une fois, deux fois, vingt fois ; tant de combinaisons s’étaient brouillées dans ma tête, et mon imagination s’était si bien amortie, que je ne voyais plus qu’un nuage devant moi. Toutes les fois qu’avec le livre de Philidor ou celui de Stamma j’ai voulu m’exercer à étudier des parties, la même chose m’est arrivée, et, après m’être épuisé de fatigue, je me suis retrouvé plus faible qu’auparavant. Du reste, que j’aie abandonné les échecs, ou qu’en jouant je me sois remis en haleine, je n’ai jamais avancé d’un cran depuis cette première séance, et je me suis toujours retrouvé au même point où j’étais en la finissant. Je m’exercerais des milliers de siècles, que je finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et rien de plus. Voilà du temps bien employé ! direz-vous. Et je n’y en ai pas employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n’eus plus la force de continuer. Quand j’allai me montrer sortant de ma chambre, j’avais l’air d’un déterré, et, suivant le même train, je n’aurais pas resté déterré longtemps. On conviendra qu’il est difficile, et surtout dans l’ardeur de la jeunesse, qu’une pareille tête laisse toujours le corps en santé.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions Livre V