Galanterie échiquéenne

Pourquoi si peu de femmes devant l’échiquier ? On a beaucoup argumenté et même déliré sur ce sujet sans pourtant apporter vraiment de réponse cohérentes. Il n’en fut cependant pas toujours ainsi. Particulièrement au Moyen Âge où les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux Échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux Échecs avec elle, ou pour son amusement¹ ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif² », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Galanterie échiquéenne
Tristan de Léonois, Tristant et Yseult buvant le filtre d’amour (XIVe siècle)

Les textes et l’iconographie du Moyen Âge et de la Renaissance attestent la présence des femmes devant l’échiquier. Dans les enluminures du manuscrit du roi Alphonse X de Castille, Le livre des jeux d’Échecs et de dés datant de 1283, les jolies dames nobles jouent et jouent certainement fort bien au Jeu des Rois comme l’illustre la légende de Dilaram ou les textes courtois comme Huon de Bordeaux ou encore l’épopée de Raoul de Cambrai. Jacques de Cessoles dans la seconde moitié du XIIIe siècle, dans l’un des premiers livres de moralités sur les Échecs, Le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum, peint le tableau de la société médiévale idéale calquée sur les mouvements des pièces. Le jeu devient un mode de communication délicat, mais aussi un artifice utilisé pour les déclarations courtoises et galantes.

« L’affrontement des joueurs est une métaphore à peine voilée de l’affrontement des amants lors de la conquête amoureuse », écrit Nicolas Coutant sur Images de l’amour courtois aux XIVe et XVe siècles. « Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associés à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

Au seizième siècle encore, les  peintres comme Lucas de Leyde, Hans Muelich, Giulio Campi, Sofonisba Anguissola et bien d’autres immortalisent le beau sexe affrontant des adversaires masculins.

 

¹ Harold Murray, History of Chess (London : Oxford University Press, 1913).
² Jacques Dextreit et Norbert Engel, Jeu d’échecs et sciences humaines (Payot 1984).
³ Marilyn Yalom, Birth of the Chess Queen (Harper Collins 2004).

Incompréhension

Robert Hubner

Ceux qui disent qu’ils comprennent les Échecs ne comprennent rien.

Robert Hubner

Hübner est sans conteste le plus énigmatique des joueurs de haut niveau des années 1970 et 1980. Son parcours est atypique, car il ne considérait pas les Échecs comme une profession ou une occupation à plein temps. Son intérêt principal était orienté vers la philologie, l’étude des langues finno-ougriennes et particulièrement du finnois. Il parle plusieurs langues et officie occasionnellement en qualité de traducteur. Wikipédia