La diagonale du fou

La Diagonale du fou
Métaphore sur un échiquier de l’affrontement est-ouest, ce film reçut  un Oscar, un César et le prix Louis-Delluc

Genève, 1983. Le Moscovite Liebskind (Michel Piccoli), champion du monde d’échecs, invaincu depuis 12 ans, affronte son élève Fromm (Alexandre Arbatt), dissident du régime soviétique passé à l’Ouest, laissant au pays son épouse Marina (Liv Ullman). À la clef : un titre de champion du monde. Le combat s’annonce difficile et sans pitié, lorsque la première partie s’achève sur une nullité : les équipes des deux joueurs vont alors tout mettre en œuvre pour faire accéder à la victoire leurs protégés respectifs, multipliant coups bas, manœuvres politiques et complots en tout genre. Un magnifique duel commence entre ces deux hommes que tout oppose. D’un côté, un Liebskind à l’élégance distinguée, âgé, usé et malade ; de l’autre, un jeune Fromm exilé, ambitieux, terriblement libre et insolent. Mais avec la même rage d’écraser l’adversaire des deux côtés. Bien au-delà d’un simple jeu, le tournoi figure rapidement l’opposition de deux forces sur l’échiquier du monde. Cette œuvre inclassable, présentant un affrontement prenant entre deux champions soviétiques, est une subtile réflexion sur les jeux de pouvoir et une plongée passionnante dans l’univers d’un championnat avec ses règles et ses rituels.

La Diagonale du fouLa Diagonale du fou reprend des schémas construits autour des célèbres rencontres Karpov-Kortchnoi de 1978 et de 1981 : le Soviétique orthodoxe contre le dissident. Des moyens évidents de pression du gouvernement de l’époque (interdiction de sortie du territoire de la famille du dissident) étaient censés influer sur le moral des compétiteurs. Richard Dembo magnifie l’affrontement de deux grands maîtres qu’apparemment tout oppose. Akiva Liebskind, le champion du monde en titre, pur produit de l’école russe fait face à Pavius Fromm le dissident fantasque et génial qui s’oppose seul à la machine soviétique. La lutte se terminera par le mat — la mort — de l’un d’eux.

Richard Dembo sait jouer de l’ambiguïté des personnages, évitant tout manichéisme d’un certain cinéma occidental abordant la guerre froide : Liebskind méprise ce pouvoir qui fait de lui une marionnette, alors que son adversaire, dans un apolitisme de façade et obsédé par la réussite, préfigure les futurs nouveaux riches de période post-soviétique.

On ne peut pas dire que la combinaison du Grand Maître Liebskind soit d’une exceptionnelle originalité. Je suppose qu’elle devait être simple et compréhensible pour les spectateurs non initiés. On peut s’étonner également qu’un challenger d’un champion du monde n’ait point prévu ce sacrifice de Dame, continuant à jouer comme la première mazette venue. Spectacle oblige, c’est du cinoche.

diagfou
1… Qxh3+ 2. Kxh3 Rxd3+ 3. Qxd3 Nf4+

18e Championnat du Monde

Après la Bulgarie, émettrice du premier timbre sur les Échecs en 1947, des centaines d’autres furent créés partout dans le monde à l’occasion de compétitions ou pour évoquer des Grands Maîtres. L’année suivante en 1948, l’Union soviétique emboîte le pas en émettant trois timbres à l’occasion des championnats du monde organisé du 2 avril au 16 mai 1948 à La Haye, puis à Moscou. Avant 1948, le nouveau champion du monde était celui qui avait battu le précédent dans un match singulier. La mort d’Alekhine crée une vacance du titre qui rend cette procédure impossible. Max Euwe (Pays-Bas) ; Mikhail Botvinnik, Paul Keres et Vassily Smyslov (URSS) ; Samuel Reshevsky (États-Unis) s’affrontent dans un quintuple tournoi toutes-rondes. Ce fut Mikhail Botvinnik qui le remporta et entama ainsi une domination soviétique qui dura plus de vingt ans, jusqu’en 1972.

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Ces timbres  commémorent le 18e Championnat du Monde officiel, à La Haye, Pays-Bas, du 1er au 25 mars et à Moscou, 10 au 18 Avril 1948.

Comme Keres perdit ses quatre premières parties contre Botvinnik, on soupçonna Keres d’avoir été contraint à mal jouer pour permettre à Botvinnik de remporter l’épreuve. L’historien Taylor Kingston examina les éléments disponibles et conclut que les autorités soviétiques avaient donné de forts indices à Keres selon lesquels il ne devait pas empêcher Botvinnik de gagner. Botvinnik ne découvrit ceci qu’à la moitié du tournoi et protesta si énergiquement qu’il courrouça les officiels. Keres n’a probablement pas perdu de partie délibérément contre Botvinnik ou contre un autre participant. Dans une entrevue ultérieure en deux parties avec Kingston, le grand maître et officiel soviétique Youri Averbakh pense que « Staline n’aurait pas donné d’ordre pour que Keres perde contre Botvinnik, Smyslov aurait probablement été le candidat préféré des officiels, Keres était soumis à une pression psychologique intense en raison des multiples invasions de son pays natal, l’Estonie et de son traitement par les Soviétiques jusqu’à fin 1946, et Keres était moins fort mentalement que ses rivaux ».

Une des parties de Botvinnik contre Keres :

Monomanie Échiquéenne

Zweig Monomanie ÉchiquéenneLes monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Une fois de plus Kasparov s’insurge : « Les écrivains ont utilisé les Échecs pour analyser les côtés extrêmes de la nature humaine. Dans ce cadre, les échecs offrent un champ d’expérimentation idéal. Mais on pourrait faire la même chose avec la peinture. Et là, en vous référant à Van Gogh, vous ne tirerez pas de conclusion définitive sur les peintres ».

L’image du joueur d’Échecs obsessionnel, hors du monde, l’esprit perdu dans les labyrinthes de notre jeu, isolé en lui même, tout entier dans cette quête unique de tuer le roi, cette image romantique sera véhiculée encore longtemps par la littérature et le cinéma. Notre jeu est-il ce mystérieux poison mathématique ? Ou plutôt comme l’évoque le champion britannique Bill Hartston : « Les Échecs ne rendent pas les gens fous, ils permettent aux fous de rester sains d’esprit ».