Les Échecs, un combat amoureux

L’on peut se poser cette question : comment un jeu si guerrier put-il devenir une métaphore amoureuse entrant dans les rituels courtois des cours médiévales ? C’est peut-être que nous sommes trop habitués à nous installer dans nos salles de tournoi en face de mal rasés plus ou moins bourrus et dont le seul geste de tendresse sera la poignée de main virile et quelquefois indifférente qu’ils nous offrent.

Il faut peut-être aussi se replonger dans les mœurs de cette époque où de charmantes jouvencelles étaient offertes à de nobles, mais soudards maris, plus à l’aise dans la violence d’un champ de bataille que dans les galanteries poétiques et courtoises. Nous pouvons aisément imaginer quel accueil, elles pouvaient prodiguer à ces ménestrels cultivés, sans doute roturiers, mais de belle tournure. « Un troubadour à succès, écrit Marilyn Yalom dans son livre Birth of the Chess Queen, se devait d’être sophistiqué, poète et spirituel, chanteur, musicien, et — surtout n’oublions pas — joueur d’Échecs ». Conon de Béthune, trouvère né vers 1150 en Artois, confesse qu’il pouvait être bon maître pour enseigner les règles de notre jeu, mais incapable de se défendre d’un mat, car le jeu de l’amour lui faisait perdre la tête. Nombreux troubadours employèrent notre jeu pour évoquer les étapes de la séduction et sans doute pour la mettre en pratique avec de charmante châtelaine ! Dans les contes amoureux de ces troubadours, Don Juan avant la lettre, le premier baiser était le plus souvent le dernier, car la châtelaine avait malheureusement un châtelain qui tolérait ce genre d’affaires tant qu’elles restaient symboliques. Dans d’autres contes, notre amoureux ne se contentait plus du symbole. Le troubadour Jaufre Rudel (1125–48) écrit :

Moi, je préfère aimer et trembler pour celle
Qui ne me refusera pas sa récompense.

échecs amoureux
Otto IV Margrave de Brandenburg joue aux Échecs avec son épouse Hedwig Von Holstein

« Peu de temps après que la Reine apporta sa présence féminine sur l’échiquier, le jeu fut considéré comme le lieu de conquêtes romantiques autant que militaires », explique Marilyn Yalom. Un peu comme si l’existence de la Reine dans l’univers des soixante-quatre cases légitima la présence des femmes devant l’échiquier réservé jusque-là à la gent masculine. « Les filles de bonne famille, conclut Marilyne Yalom, pouvaient envisager ces rencontres mixtes, avec toutes les possibilités romantiques qu’elles pouvaient offrir. Les Échecs fournissaient un alibi pour les amoureux d’une rencontre dans l’intimité des jardins et des boudoirs, où ils pouvaient s’entraîner à leurs sentiments autant qu’à la pratique du jeu. Et contrairement aux dés, associée à la licence et au désordre, les Échecs devaient être joués avec une cérémonie prudente. C’était une métaphore parfaite pour l’amour… »

A ces raisons, j’en ajouterais peut-être une dernière que ne renierait sans doute pas le vieux Sigmund, à puisez dans la représentation que l’enfant peut se faire de la sexualité, au travers des sons étranges et violents venant de la chambre parentale, évoquant pour lui dans son innocence des bruits de lute, d’affrontement. Et de là, dans l’inconscient collectif, tout combat pourra évoquer un rapport sexuel.

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