Échecs Amoureux et scène de ménage

Huon le ménestrel et tous ses collègues troubadours et jongleurs de ces temps féodaux furent sans doute, au rythme de leurs allées et venues, les propagateurs privilégiés du jeu d’Échecs. Ils sont le plus souvent joueurs et sont accueillis avec joie par ces châtelains et châtelaines qui s’ennuient ferme dans leur castel pendant les longues soirées d’hiver.

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Guitare latine et guitare mauresque 13e siècle

Les temps et les mœurs peu à peu changent. C’est l’ère du roman courtois, des tournois, d’une vie sociale où les femmes tiennent de plus en plus leur place et elles sont nombreuses à pratiquer les Échecs. À l’exception de l’Allemagne où le jeu reste encore quelque temps dans les maisons nobles, le jeu se démocratise, l’entourage du seigneur et de sa dame découvrent le plaisir de se prendre la tête en 64 cases. Les soldats, les bourgeois et parfois même les paysans, rapporte Emmanuel Le Roy Ladurie, d’un petit village de l’Ariège se retrouvent le soir pour pousser du bois.

Les femmes jouent en cette époque et jouent certainement bien puisque, Ferdinand de Portugal, époux de Jeanne de Flandre à la fin du XIIe siècle, a la fâcheuse habitue de rosser sa royale épouse à coups de poing quand elle remporte la victoire !

Le chef-d’œuvre de cette veine de littérature fut sans doute les Eschez amoureux d’Evrart de Conty, médecin du futur Charles V, paru en 1370, poème allégorique réécriture du Roman de la Rose. Recueil de préceptes à l’usage d’un futur prince, l’ouvrage se termine sur l’apprentissage de la science subtile de l’amour allégorisée et moralisée au travers d’une partie d’Échecs. Le jeune prince, mis en scène, au terme de sa quête, rencontre une damoiselle et l’affronte devant un échiquier symbolique. À chacun des adversaires sont allouées des pièces représentant les qualités l’amour courtois.

Evrart de Conty troubadour échecs
Evrart de Conty, Le Livre des échecs amoureux. Peint par le Maître d’Antoine Rollin.Flandres, XVe siècle. Manuscrit sur parchemin.BNF, Manuscrits (Fr. 9197 fol. 437)

La forme carrée de l’échiquier signifie l’égalité, la justice et la loyauté qui doivent résider dans l’amour. Chaque case du plateau porte le nom d’une vertu (Noblesse, Pitié, Jeunesse, Beauté), d’une qualité (Doux regard, Bel accueil, Beau maintien) ou d’un vice (Honte, Fausseté). Une jeune fille s’oppose à un jeune homme : le jeu d’échecs est aussi un théâtre amoureux où tester les pouvoirs réciproques des deux sexes et les capacités de séduction d’autrui. Le texte en prose des Échecs amoureux développe particulièrement les passages mythologiques. Le jeu d’échecs, censé servir de point de départ et de prétexte à une description éthique du monde, passe quelque peu au second plan. L’idée forte néanmoins demeure, qui fait des échecs un microcosme où se lit l’ordre et le destin de la société. Déjà présente dans la culture perse et arabe des VIIIe et IXe siècles, cette idée a connu en Occident, jusqu’à l’époque moderne, une vogue considérable. BnF

Piété Échiquéenne

saint Charles BorroméeQue feriez-vous si vous étiez en train de jouer aux Échecs et que la fin du monde arrive ?
Je continuerais à jouer.

Saint Charles Borromée (1538 – 1584), religieux

Tandis que ceux qui l’entouraient parlaient de ce qu’ils s’empresseraient de faire, s’ils avaient la certitude de mourir dans l’espace d’une heure, le Saint déclara, que pour sa part, il finirait sa partie d’Échecs. Car il l’avait commencée seulement pour la gloire de Dieu, afin de se rendre mieux à même, après cette récréation nécessaire, de le servir plus activement. Dès lors, il ne pouvait désirer rien de plus avantageux que d’être appelé au tribunal du souverain juge, au milieu d’une action entreprise pour sa gloire.