Échecs au feminin : Huon de Bordeaux

De très fréquentes mentions du Jeu d’Échecs se retrouvent dans la littérature médiévale et, retour sur ses origines, dans de nombreux romans exotiques, où apparaît le Sarrasin. Dans Huon de Bordeaux, chanson de geste anonyme datant de la fin du XIIIe siècle, une nouvelle fois, une partie est mise en scène, mêlant le thème de l’ordalie (ancien mode de preuve en justice, consistant à soumettre les plaidants à une épreuve) et le thème du combat amoureux. Huon de Bordeaux le ménestrel, déguisé, pénètre dans la demeure de l’amiral sarrasin Yvarins. Démasqué et questionné sur ce qu’il sait faire, Huon se décrit comme le parfait aristocrate de son temps. L’amiral le met en demeure de jouer une partie contre sa fille. Pour le gain : une nuit d’amour avec la jolie sarrasine. S’il perd la partie, il perdra également la tête ! La belle Orientale s’éprend du ménestrel à la fière allure et distraite du jeu, perd l’avantage, au grand courroux paternel. Mais Huon, galant homme, renonce à sa récompense provoquant la colère de la donzelle.

Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre)
Valves de boîtes à miroir Paris (vers 1300, Louvre) illustrant soit un épisode issu du roman de Tristan et Yseult, soit le passage du roman de Huon de Bordeaux où Huon joue sa vie contre les faveurs de sa belle adversaire.

— Sire , dit Huon , je sais nombre de métiers : je sais fort bien mettre un épervier en mu ; je sais chasser le cerf et le sanglier ; je sais corner la prise et donner la curée aux chiens ; je sais très bien servir à table ; je sais jouer mieux que personne aux dés et aux échecs.
— Je t’arrête là, dit l’amiral, c’est au jeu d’échecs que je te veux éprouver.
— Sire, laissez-moi achever, et vous me soumettrez ensuite à telle épreuve que vous voudrez. Je sais encore endosser un haubert, porter l’écu et la lance, et faire galoper un cheval. Je sais aussi prendre ma part d’une mêlée, et, pour y donner de rudes coups, on en pourrait trouver de pires que moi. Je ne sais pas moins bien pénétrer les chambres des belles et les couvrir de caresses et de baisers.
— Voilà bien des métiers, dit l’amiral , mais c’est aux échecs que tu feras tes preuves. J’ai une fille d’une grande beauté et qui sait ce jeu à merveille.
Jamais homme n’a pu la mater. Par Mahomet, tu joueras une partie avec elle, et si elle te fait mat, tu auras la tette coupée ; mais, en revanche, si tu peux la mater, je ferai dresser un beau lit, qu’elle partagera avec toi, et, le matin, je te donnerai cent livres.

L’amiral fait prévenir sa fille. « Quelle folie est celle de mon père, dit-elle ; par le Dieu que j’adore, je ne serai jamais cause de la mort d’un si bel homme. Plutôt me laisser mater. »

Les deux adversaires sont mis en présence, et la partie s’engage. Huon a bientôt perdu bon nombre de ses pièces ; il change de couleur.

— À quoi pensez-vous , vassal , lui dit la demoiselle, vous voilà bien près d’être mat et d’avoir la tète coupée.
— Nous n’en sommes pas là, répond Huon, et il fera beau vous voir entre les bras du serviteur d’un ménestrel. Pendant que les rires de l’assistance accueillent cette repartie, la jeune fille a regardé Huon, et elle en est devenue si distraite que son jeu est fort compromis.
— A Sire, dit bientôt Huon à l’amiral, vous pouvez voir maintenant comment je sais jouer ; si j’y voulais rêver un moment, le mat ne tarderait guère.

À ces mots, l’amiral adresse à sa fille de violents reproches.

— Sire , ne vous emportez point, répond Huon, notre marché peut se rompre. Que votre fille retourne à sa chambre ; moi , je m’en irai servir mon roi.
— Si tu y consens, dit Yvorin , je te donne cent marcs d’argent.

Huon accepte et la fille de l’amiral sort en courroux :

— A que Mahomet le confonde, dit-elle, par ma foi, si j’eusse su cela, il aurait été échec et mat !

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