Les Échecs Amoureux

Il semblerait donc qu’au Moyen Âge les femmes pratiquaient ce jeu autant que les hommes. « Aux échecs, écrit Harold Murray dans son History of Chess, les gens des deux sexes se rencontraient sur un pied d’égalité et on appréciait beaucoup la liberté dans les rapports que permettait ce jeu. Il était même autorisé de rendre visite à une Dame dans sa chambre pour jouer aux échecs avec elle, ou pour son amusement ». Les Échecs étaient peut-être le seul espace de rencontre d’égale à égale entre les hommes, guerriers et chasseurs, peu enclin à l’exercice intellectuel et les femmes confinées le plus habituellement à une fonction nourricière. « Et cette rencontre autorisait une liberté surprenante dans les comportements sexuels, où la femme tenait souvent le rôle le plus actif », notent Jacques Dextreit et Norbert Engel dans  Jeu d’Échecs et sciences humaines.

Vitrail en grisaille
Vers 1430-1440. Vitrail en grisaille, 52 x 54 cm. Provenance: Villefranche-sur-Saône, hôtel de La Bessée.

Les Échecs sont alors une métaphore aux rituels de l’amour, comme sur ce vitrail, où sont représentées les premières étapes de la conquête amoureuse. Édouard II de Beaujeu déplace une pièce qui semble être une dame, déplacement qui lui donnerait la victoire. La main droite de Mademoiselle de Guyonnet de La Bessée d’une grande famille de Villefranche semble exprimer du dépit, mais la main gauche de la jeune femme retient son futur vainqueur et laisse supposer que la victoire du sire que l’on n’espère point triste ne se limitera pas à l’échiquier.

En cette époque, les Échecs se jouent essentiellement dans les demeures, fief de la femme et les enluminures les représentent souvent devant l’échiquier. La littérature médiévale nous en donne également de nombreuses illustrations. Dans l’épopée Raoul de Cambrai, le jeune héros qui vient de pourfendre son mentor Raoul, assassin de sa mère, se retrouve tout timide devant la belle Béatrice. La donzelle amoureuse et rouée confie une mission à Manecier son chambellan : « Lorsque tu jugeras le moment propice, tu iras trouver Bernier au Palais, le salueras de ma part et lui demanderas de venir passer quelques instants auprès de moi, il pourra jouer aux échecs et au tric-trac ». Manécier, en bon serviteur, s’acquitte de sa tâche et va glisser à l’oreille du preux, mais coincé chevalier : « Mon jeune seigneur, tu peux être fier de toi, puisque la fille de Guerri le vaillant, la plus noble femme d’ici à Montpellier, te demande de venir la rejoindre dans ses appartements, afin de jouer aux échecs et aux tric-trac ». Ce grand benêt ne savait point jouer aux Échecs, mais tout porte à croire qu’il s’en tira tout de même.

Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés
Jacques de Cessoles, Le Jeu des échecs moralisés. Parchemin, 156 ff. (27,5 x 20,5 cm). XVe siècle. BNF

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