Sergueï Prokofiev joueur d’échecs

L’article suivant de Mikhaïl Botvinnik fut publié dans Prokofiev Autobiography Articles Reminiscences, Moscou, 1959. Il est daté de 1954, l’année après la mort de Prokofiev.

Ma première introduction à Prokofiev et à sa musique eu lieu à l’une des leçons d’écoute musicale qui faisaient partie du programme régulier à l’école n° 157 à Leningrad à laquelle j’ai assisté dans les années vingt. Ces leçons ont été essentiellement des concerts de chambre avec des petites explications données par le professeur de musique. En règle générale, de la musique classique, mais un jour notre professeur a dit qu’elle allait jouer quelque chose d’assez hors du commun.

Elle nous a parlé d’un jeune compositeur nommé Sergueï Prokofiev et son style original. « Il est impossible de rester indifférent à sa musique», nous dit-elle. « Certaines personnes croient qu’il est exceptionnellement doué, d’autres le désapprouvent totalement. J’ai joué devant un public de professeurs de musique récemment et ai annoncé que j’allais jouer Prokofief, l’accueil fut très froid. Mais quand j’eu fini de jouer, le public applaudit à tout rompre et demanda un bis. Je vais donc vous jouer le même morceau maintenant ». Si je ne me trompe pas le nom de la pièce était Désespoir. Elle fit une profonde impression sur nous tous. Malheureusement, je ne l’ai jamais réentendu depuis.

serge prokoviev
Sergueï Prokofiev

J’ai rencontré Prokofiev en 1936, lors du troisième tournoi international d’échecs de Moscou. Il était lui-même un joueur d’échecs de premier ordre et n’a jamais manqué un match. Sa position dans le tournoi a été délicate et il a maintenu une attitude strictement neutre tout au long, toutes ses sympathies allaient naturellement à moi, comme le jeune champion soviétique, mais il ne pouvait pas souhaiter non plus la défaite de l’ex-champion du monde Capablanca, qui était un ami personnel.

Plusieurs mois plus tard, Capablanca et moi avons partagé la première place au tournoi de Nottingham, en Angleterre. Lorsque le tournoi fut terminé, je reçus un télégramme de félicitations de Serge Sergueïevitch. J’étais naturellement très heureux et, sans réfléchir, j’ai montré le télégramme à Capablanca. J’ai vu que j’avais fait une bévue devant l’expression sur le visage de Capablanca, j’ai réalisé qu’il n’avait pas reçu un télégramme de Prokofiev. Deux heures plus tard, Capablanca est venu vers moi rayonnant — il avait reçu son télégramme. Bien sûr, Serge Sergueïevitch avait envoyé les deux en le même temps, mais évidemment les employés de bureau du télégraphe de Moscou avait estimé que le champion soviétique devait obtenir son message en premier.

Serge Sergueïevitch aimait passionnément les échecs. Il prit part à l’activité du Club d’échecs central des travailleurs artistiques. Je me souviens encore de son match assez unique avec David Oistrakh — le gagnant reçut le Prix du Club des Travailleurs Artistiques et le perdant devait donner un concert pour les membres du club.

J’ai joué aux échecs avec Prokofiev plusieurs fois. Il avait un jeu très vigoureux et direct. Sa méthode habituelle était de lancer une attaque, dirigée habilement et ingénieusement. Il est évident qu’il ne se souciait pas de tactiques de défense. Sa maladie ne diminua pas son intérêt pour les échecs. En mai 1949, le joueur d’échecs bien connu J.G. Rokhlin et moi avons rendu visite à Prokofiev à sa maison de campagne à Nikolina Gora. Serge Sergueïevitch était malade au lit et avait l’air très mal, mais dès qu’il a vu Rokhlin, il  s’anima. « Où est ce livre de Steinitz de 1894 et de Lasker que vous m’aviez promis ? « . Le Pauvre Rokhlin, qui avait clairement tout oublié, était fort embarrassé.

Dans l’été de 1951, Serge Sergueïevitch devait-être un des participants d’une simultanée que je devais donner à Nikolina Gora. Ses médecins le lui interdisent, mais cela n’a pas empêché Prokofiev de suivre les matchs avec son intérêt passionné habituel. Je crois que c’était le dernier événement échiquéen auquel il ait assisté.

Mikhaïl Botvinnik

La marche et le scherzo de L’amour des Trois Oranges, Suite Opus 33 bis,  interprété par le Philharmonique de Saint-Petersburg dirigé par Yuri Temirkanov.

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