La mort jouant aux échecs

La Mort jouant aux échecs
Albertus Pictor, La mort jouant aux Échecs. Église de Täby, Diocèse de Stockholm.

Albertus Pictor, né à Immenhausen, en Hesse, en Allemagne (vers 1440 – 1509) est un peintre suédois de fresques d’églises. Une de ses œuvres les plus célèbres représentant la mort jouant aux Échecs, inspira à Ingmar Bergman son film Le Septième Sceau.

Ce film, on l’a souvent dit, met en scène une allégorie à travers laquelle Bergman exprime un des thèmes qui occupe le centre de la première partie de son œuvre. « Le Chevalier n’a pas peur de mourir, mais il veut savoir avant de quitter cette terre. Il veut connaître le secret dont il imagine que la Mort est détentrice. Ce secret, ce savoir, ce serait précisément cela sans quoi aucune existence — et la sienne en premier lieu — n’a de sens. Après le mat, lorsque la Mort dit à Block qu’elle l’emportera avec ses amis lors de leur prochaine rencontre, le Chevalier lui demande si, alors, elle lui révélera ses secrets. La réponse est connue : la Mort n’a pas de secret. Et de conclure, dans une réplique qui sera la dernière que la Mort prononcera dans le film : Je suis ignorant. La partie aura donc été vaine, aucune manifestation de la transcendance n’aura comblé la soif de sens qui hante le Chevalier¹ ».

¹ Serge Brusorio, L’Échiquiers d’encre : le jeu d’Échecs et des lettres

Le septième sceau

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Le septième sceau 1957 :  le chevalier (Max Von Sydow) affronte la Mort (Bengt Ekero).

Au XIVe siècle, une épidémie de peste ravage la Suède. Le long d’une plage déserte, le chevalier Antonius Block et son écuyer, de retour de croisade, rencontrent la Mort. Le chevalier lui propose de jouer aux Échecs la solution des problèmes métaphysiques qui l’assaillent. Chaque soir, la partie se jouera sur la plage. Ce délai permet à Antonius de rechercher le sens de la vie. Sur une route, il rencontre un couple de baladins pleins de gaieté. Leur amour et leur bonheur simple contrastent avec la désolation des villages voisins. Les autochtones, tenaillés par une peur mystique, vivent dans le crime perpétuel. Un soir, la Mort remporte la partie. Le chevalier disparaît, accompagné par tous ceux qui l’entourent…

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Premier film réellement bergmanien, au sens intérieur et sombre, Le Septième sceau inspiré par la célèbre peinture d’Albertus Pictor, est un film mythique. Il plonge en plein cœur du Moyen Âge pour revisiter l’apocalypse selon Saint-Jean. Bergman, mêlant poésie et puissance contemplative, réalise un chef-d’œuvre, salué à l’Étranger et qui le propulsera comme un des cinéastes les plus importants de son époque. Fable philosophique et récit picaresque, l’action se déroule sur une plage, croisée des mondes, lieu limite entre terre, mer et ciel, là où les morts sont révélés et se relèvent.

« L’esthétique du film emprunte beaucoup à l’univers du théâtre. Il y a dans Le septième sceau quelque chose d’épuré, une simplicité très puissante des décors et des êtres. La plage de galets, le mouvement rythmique des vagues qui viennent s’y écraser, le jeu d’Échecs posé là, la forêt et son pesant silence, la roulotte sans artifice des acteurs. La Mort, si présente et charismatique dans un sobre habit noir et un maquillage blafard à mi-chemin entre le crâne et le clown blanc, avec cette attitude à la fois dramatique et pragmatique¹ ».

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Le Septième Sceau, à l’image de ses personnages, est tiraillé entre le sacré et le trivial, entre les pulsions de mort (le défilé des pénitents redoutant l’Apocalypse) et l’appel de la vie. On ne sait ce qui bouleverse le plus : l’épouvante qui s’exprime dans les yeux d’une jeune sorcière condamnée au bûcher, le visage enfin apaisé de Gunnel Lindblom acceptant son destin, ou le sourire radieux de Bibi Andersson après l’orage. Ingmar Bergman force le spectateur à une introspection poussée : le chevalier, en crise existentielle, de retour d’un voyage dont on devine l’âpreté, voire l’horreur, est tiraillé entre sa foi et sa lassitude à l’égard de la religion : « Est-il si difficile d’appréhender Dieu avec ses sens ? Pourquoi doit-il se cacher au milieu de promesses vagues et de miracles invisibles ? Comment pouvons-nous croire les croyants quand nous ne nous croyons pas nous-mêmes ? Qu’arrivera-t-il à nous qui voulons croire, mais ne le pouvons pas ? Et qu’en est-il de ceux qui ne veulent ni ne peuvent croire ? » s’interroge-t-il. « Je veux la connaissance. Pas la foi, pas les suppositions. La connaissance. Je veux que Dieu me tende la main, qu’il dévoile son visage et qu’il me parle, mais il reste silencieux ». La vacuité de l’existence le dégoûte, mais à l’heure de la mort, il redoute le néant qu’il y trouvera. Sa quête entière se résume à trouver un palliatif à ce vide suffocant. « La partie d’échecs est une métaphore qui révèle l’absurdité de ses prétentions : s’il est intelligent, bon, s’il parvient à repousser son trépas de quelques instants, usant d’audace et de stratégie, créant même une complicité avec la faucheuse, tôt ou tard il sera mat. L’introspection, le calcul, la connaissance et toutes formes de spéculations sont vains² ». La partie est perdue d’avance.

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Le film ainsi décrit pourrait vous paraître pesant et pourtant, il ne l’est pas. Bergman créé de ruptures oxygénantes par des scènes drolatiques : « amourette champêtre, représentation donnée par des acteurs devant une foule sceptique, franchise parfois insolente de l’écuyer, simplicité brutale de ces hommes qui se laissent aller à la moquerie, à la tromperie dans une joyeuse désorganisation ».

Un film foisonnant et rare, Le septième sceau vous laissera une trace mortelle tout simplement.

¹ Marlène Viancin, No Tuxtedo
² Célian Faure, Les Heures Perdues

Histoire des Échecs

La Marche de l’histoire, émission de France Inter de Jean Lebrun du 28 novembre 2012.

L’intensité intellectuelle, disait François Le Lionnais… la prévoyance, la prudence, la circonspection, disait Benjamin Franklin… On peut soutenir que le jeu d’Échecs, en mobilisant beaucoup de ressources rationnelles, a fait reculer la violence. N’est-il pas aussi le jeu du contrat social ? Que pourrait, sur l’échiquier, le roi sans les figures qui l’entourent ?

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Le jeu d’Échecs, par Charles Bargue (1826 – 1883).

Mais les Échecs laissant toujours les hommes dans l’incertitude sur leur condition, on peut tout aussi bien donner une interprétation inverse du spectacle des soixante-quatre cases. Il s’agit d’un sport violent, disait Marcel Duchamp, l’un de ses pratiquants. Fort prisé des chevaliers au Moyen Age et au XIXe, des officiers à la retraite — Napoléon compris, il reste du coté de la bataille. Et, au temps des grands championnats médiatisés des années 1970-1980, ils participèrent activement à la lutte finale est-ouest.

La conversion intellectuelle des humeurs guerrières n’est décidément pas chose aisée. Mais les Échecs étant aussi une machine à rêver, on peut imaginer qu’ils y contribuent.

Les Échecs Amoureux

La surenchère érotique caractérise l’allégorie échiquéenne suivant l’idée que l’amour est un champ de bataille. Boris Spassky, rapporte George Orwell,  disait que les règles échiquéennes sont les mêmes que celles de l’amour et de la guerre, et que si vous pouviez gagner à l’un, vous pouviez gagner aux autres.

Un clic sur l’image pour agrandir.

Ce thème du rapport amoureux autour de la partie d’Échecs à la vie dure. Voici une sélection de cartes postales l’illustrant encore au début du XXe siècle.

Soif de Victoire

Emanuel Lasker

Les Échecs sont une sorte de sublimation du besoin de victoire, réprimé et rationalisé dans la civilisation technique.

Emanuel Lasker

Le jeu d’Échecs est-il un moyen d’exprimer et de satisfaire une volonté de puissance ? Pour beaucoup d’entre nous, ils ne sont et resteront qu’un divertissement. Mais qu’en est-il de ces joueurs gravissant peu à peu les échelons, de ceux qui « pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendent de toute la force de leur pensée vers ce but : acculer un roi de bois dans l’angle d’une planchette* », gagnant, de tournoi en tournoi, leurs galons échiquéens, Maîtres et enfin Grands Maîtres internationaux ? Et quand ils ne pourront plus vaincre dans le monde réel, la soif de puissance jamais assouvie n’amènera-t-elle pas les plus fragiles d’entre eux à se réfugier dans la folie ?

* Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

La diagonale du fou

La Diagonale du fou
Métaphore sur un échiquier de l’affrontement est-ouest, ce film reçut  un Oscar, un César et le prix Louis-Delluc

Genève, 1983. Le Moscovite Liebskind (Michel Piccoli), champion du monde d’échecs, invaincu depuis 12 ans, affronte son élève Fromm (Alexandre Arbatt), dissident du régime soviétique passé à l’Ouest, laissant au pays son épouse Marina (Liv Ullman). À la clef : un titre de champion du monde. Le combat s’annonce difficile et sans pitié, lorsque la première partie s’achève sur une nullité : les équipes des deux joueurs vont alors tout mettre en œuvre pour faire accéder à la victoire leurs protégés respectifs, multipliant coups bas, manœuvres politiques et complots en tout genre. Un magnifique duel commence entre ces deux hommes que tout oppose. D’un côté, un Liebskind à l’élégance distinguée, âgé, usé et malade ; de l’autre, un jeune Fromm exilé, ambitieux, terriblement libre et insolent. Mais avec la même rage d’écraser l’adversaire des deux côtés. Bien au-delà d’un simple jeu, le tournoi figure rapidement l’opposition de deux forces sur l’échiquier du monde. Cette œuvre inclassable, présentant un affrontement prenant entre deux champions soviétiques, est une subtile réflexion sur les jeux de pouvoir et une plongée passionnante dans l’univers d’un championnat avec ses règles et ses rituels.

La Diagonale du fouLa Diagonale du fou reprend des schémas construits autour des célèbres rencontres Karpov-Kortchnoi de 1978 et de 1981 : le Soviétique orthodoxe contre le dissident. Des moyens évidents de pression du gouvernement de l’époque (interdiction de sortie du territoire de la famille du dissident) étaient censés influer sur le moral des compétiteurs. Richard Dembo magnifie l’affrontement de deux grands maîtres qu’apparemment tout oppose. Akiva Liebskind, le champion du monde en titre, pur produit de l’école russe fait face à Pavius Fromm le dissident fantasque et génial qui s’oppose seul à la machine soviétique. La lutte se terminera par le mat — la mort — de l’un d’eux.

Richard Dembo sait jouer de l’ambiguïté des personnages, évitant tout manichéisme d’un certain cinéma occidental abordant la guerre froide : Liebskind méprise ce pouvoir qui fait de lui une marionnette, alors que son adversaire, dans un apolitisme de façade et obsédé par la réussite, préfigure les futurs nouveaux riches de période post-soviétique.

On ne peut pas dire que la combinaison du Grand Maître Liebskind soit d’une exceptionnelle originalité. Je suppose qu’elle devait être simple et compréhensible pour les spectateurs non initiés. On peut s’étonner également qu’un challenger d’un champion du monde n’ait point prévu ce sacrifice de Dame, continuant à jouer comme la première mazette venue. Spectacle oblige, c’est du cinoche.

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1… Qxh3+ 2. Kxh3 Rxd3+ 3. Qxd3 Nf4+

18e Championnat du Monde

Après la Bulgarie, émettrice du premier timbre sur les Échecs en 1947, des centaines d’autres furent créés partout dans le monde à l’occasion de compétitions ou pour évoquer des Grands Maîtres. L’année suivante en 1948, l’Union soviétique emboîte le pas en émettant trois timbres à l’occasion des championnats du monde organisé du 2 avril au 16 mai 1948 à La Haye, puis à Moscou. Avant 1948, le nouveau champion du monde était celui qui avait battu le précédent dans un match singulier. La mort d’Alekhine crée une vacance du titre qui rend cette procédure impossible. Max Euwe (Pays-Bas) ; Mikhail Botvinnik, Paul Keres et Vassily Smyslov (URSS) ; Samuel Reshevsky (États-Unis) s’affrontent dans un quintuple tournoi toutes-rondes. Ce fut Mikhail Botvinnik qui le remporta et entama ainsi une domination soviétique qui dura plus de vingt ans, jusqu’en 1972.

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Ces timbres  commémorent le 18e Championnat du Monde officiel, à La Haye, Pays-Bas, du 1er au 25 mars et à Moscou, 10 au 18 Avril 1948.

Comme Keres perdit ses quatre premières parties contre Botvinnik, on soupçonna Keres d’avoir été contraint à mal jouer pour permettre à Botvinnik de remporter l’épreuve. L’historien Taylor Kingston examina les éléments disponibles et conclut que les autorités soviétiques avaient donné de forts indices à Keres selon lesquels il ne devait pas empêcher Botvinnik de gagner. Botvinnik ne découvrit ceci qu’à la moitié du tournoi et protesta si énergiquement qu’il courrouça les officiels. Keres n’a probablement pas perdu de partie délibérément contre Botvinnik ou contre un autre participant. Dans une entrevue ultérieure en deux parties avec Kingston, le grand maître et officiel soviétique Youri Averbakh pense que « Staline n’aurait pas donné d’ordre pour que Keres perde contre Botvinnik, Smyslov aurait probablement été le candidat préféré des officiels, Keres était soumis à une pression psychologique intense en raison des multiples invasions de son pays natal, l’Estonie et de son traitement par les Soviétiques jusqu’à fin 1946, et Keres était moins fort mentalement que ses rivaux ».

Une des parties de Botvinnik contre Keres :

Monomanie Échiquéenne

Zweig Monomanie ÉchiquéenneLes monomaniaques de tout poil, les gens qui sont possédés par une seule idée m’ont toujours spécialement intrigué, car plus un esprit se limite, plus il touche par ailleurs à l’infini.

Stefan Zweig, Le joueur d’Échecs

Une fois de plus Kasparov s’insurge : « Les écrivains ont utilisé les Échecs pour analyser les côtés extrêmes de la nature humaine. Dans ce cadre, les échecs offrent un champ d’expérimentation idéal. Mais on pourrait faire la même chose avec la peinture. Et là, en vous référant à Van Gogh, vous ne tirerez pas de conclusion définitive sur les peintres ».

L’image du joueur d’Échecs obsessionnel, hors du monde, l’esprit perdu dans les labyrinthes de notre jeu, isolé en lui même, tout entier dans cette quête unique de tuer le roi, cette image romantique sera véhiculée encore longtemps par la littérature et le cinéma. Notre jeu est-il ce mystérieux poison mathématique ? Ou plutôt comme l’évoque le champion britannique Bill Hartston : « Les Échecs ne rendent pas les gens fous, ils permettent aux fous de rester sains d’esprit ».

La mort de Capablanca

José Raúl Capablanca y Graupera mourut le 8 mars 1942 à Harlem, New York, sans doute d’un accident vasculaire cérébral. Voici le courrier (fac-similé et traduction) de son médecin à la demande de renseignements de sa seconde épouse.

José Raúl Capablanca

6 novembre 1942

Chère Madame Capablanca,

Répondant à votre demande d’information au sujet de la maladie, du traitement et de la mort de votre défunt mari, José Raúl Capablanca , je vous informe comme suit :

Mes soins auprès de M. Capablanca débutèrent à mon cabinet vers le 19 novembre 1940. L’examen révéla une pression artérielle particulièrement élevée (18/20). À la fin de décembre 1940, je réussis à faire baisser sa tension à 13/18. Un tel résultat fut obtenu par une diète appropriée que je lui avais prescrite et par un traitement appelé rayonnement Grenz¹.

Le dit traitement fut administré durant les années 1940, 1941 et 1942. À la fin de 1941, et particulièrement au commencement de l’année 42, sa pression artérielle grimpa à un point très dangereux (16/24). Je l’enjoignis ferment de cesser tout effort inutile, de partir pour la campagne et de tenter de mener une vie absolument tranquille. Je l’informai également de rester allongé quotidiennement et de se relaxer le plus possible, physiquement et mentalement. Je l’avertis également que s’il n’observait pas de telles prescriptions, il mettrait gravement sa vie en danger.

À mon regret, M. Capablanca répondit que pour le moment, il lui était impossible d’obéir, car il avait de terribles problèmes avec son ancienne femme et ses enfants ; qu’elle avait lancé une procédure contre lui et qu’il devait se battre contre ses demandes irraisonnables et que, par conséquent, sa santé se détériorait quotidiennement, sinon à chaque heure.

Nous eûmes cette conversation vers le 6 mars 1942. Il mourut deux jours plus tard, et à mon avis, la mort résulta de l’aggravation de sa maladie.

Très sincèrement votre,

A. Schwartzer

¹ Rayons X de faible énergie.

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